Dans Parole de Dieu

Apocalypse : fin du monde ou révélation du combat spirituel ? Illustré avec les miniatures du Beatus de la Seu d’Urgell (Xèsiècle). DIXIEME PARTIE

Le septénaire des coupes

Introduction

Le septénaire des coupes (Ap 15-16) représente l’exécution de la sentence divine prononcée contre le monde lors du septénaire des trom­pettes. Avec les coupes, nous passons au troisième et dernier mouvement de la prophétie de Jean1. C’est le dénouement du combat spirituel qui commence à présent.

Tout comme les autres septénaires, celui des coupes est précédé d’une introduction « céleste » (Ap 15). Elle comporte deux parties : le dévoile­ment des sept anges « portant sept fléaux », avec l’acclamation des pro­jets divins dont ils sont les exécuteurs (Ap 15, 1-4) ; « l’intronisation » des sept anges en vue d’appliquer les décrets divins (Ap 15,5-8).

 

Le parallélisme des trompettes et des coupes

Les quatre premiers éléments des deux septénaires ont en commun le « lieu » qui est frappé par le fléau (sa cible) :

la « terre » pour le premier élément ;

la « mer » pour le second ;

les « fleuves et les sources » pour le troisième ;

le « soleil » pour le quatrième.

Cependant les effets sont différents lorsqu’il s’agit des trompettes ou bien des coupes ; de même, l’ampleur du fléau s’aggrave : le « tiers » pour les trompettes et « l’ensemble » pour les coupes.

Dans le cinquième élément, ils ont en commun le fléau des ténèbres ;

quant au sixième, leur point commun est l’Euphrate et l’envahissement de « l’avant-garde d’une armée mondiale ».

Le septième élément enfin, qui se déroule au Ciel, est, dans les deux cas, théophanique.

 

Leurs différences, quant à elles, sont loin d’être négligeables. Ainsi, dans les trompettes (à l’exception de la quatrième), Jean nous rapporte en détails, et la cause matérielle du fléau et l’effet qu’elle produit, tandis que, dans les coupes, il ne nous décrit que l’effet de la calamité, sans en mentionner la modalité. De même, pour les trompettes, l’effet produit par le fléau est seulement partiel, alors que, pour les coupes, il est total. Exemple : lors de la deuxième trompette, le tiers de la mer devient sang ; pour la seconde coupe, c’est toute la mer qui est transformée.

Voici à présent les principales différences que l’on peut relever au sein de chacun des éléments des deux septénaires.

La première trompette nous précise que le tiers de la terre et de la végétation est brûlé ; la première coupe nous parle d’un ulcère affligeant les adorateurs de la Bête.

Le tiers de la mer devient sang lors de la seconde trompette, détrui­sant le tiers des créatures et des navires ; dans la deuxième coupe, c’est l’ensemble de la mer qui se change en sang, tuant toutes les créatures.

Lors de la troisième trompette, les eaux douces deviennent « amères », causant la mort de « bien des gens » ; dans la troisième coupe, les eaux douces deviennent du sang, mais sans tuer personne.

Au cours de la quatrième trompette, les astres (soleil, lune et étoiles) perdent un tiers de leur clarté ; dans la quatrième coupe, seul le soleil est concerné, qui alors devient si brûlant qu’il blesse les hommes.

La cinquième trompette nous fait assister au déferlement des sau­terelles maléfiques sur la terre ; la cinquième coupe, elle, mentionne la plongée dans les ténèbres du trône et du royaume de la Bête.

Une armée céleste immense surgit de l’Euphrate, lors de la sixième trompette, pour exterminer le tiers des hommes ; la sixième coupe, quant à elle, nous parle seulement de la préparation de l’Euphrate pour livrer passage aux « rois de l’Orient ».

La septième trompette, enfin, décrit l’apparition de l’Arche d’alliance dans le Ciel ; de son côté, la septième coupe mentionne un trem­blement de terre qui se répercute sur la terre en ébranlant la « Grande Cité » et le reste du monde.

 

Le parallèle rapide que je viens de présenter montre clairement que les septénaires des trompettes et des coupes ne sont pas identifiables. Le parallélisme des deux septénaires met bien en relief la continuité entre le jugement divin (les trompettes) et son exécution (les coupes). Il faut cependant préciser qu’il s’agit ici d’une continuité d’ordre thématique et non événementiel.

 

La vision préparatoire au septénaire des coupes

« Et je vis dans le Ciel un autre signe, grand et merveilleux : sept anges ayant sept plaies, les ultimes, car c’est par elles que s’est ache­vée la fureur de Dieu. Et je vis comme une mer vitrifiée, mêlée de feu, et les vainqueurs de la Bête et de son image et du chiffre de son nom, debout sur la mer vitrifiée, ayant les cithares de Dieu. Et ils chantent le cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de l’Agneau, disant : « Grandes et merveilleuses tes œuvres, Seigneur Dieu, le Tout-Puissant ! Justes et véridiques tes voies, Roi des nations ! Qui ne te craindrait, Seigneur, et ne glorifierait ton nom ? Car, seul tu es saint ; car toutes les nations arriveront et se prosterneront devant toi, car les jugements se sont manifestés » » (Ap 15, 1-4).

 

Comme pour les septénaires des sceaux et des trompettes, celui des coupes est introduit par une vision glorieuse. Jean voit au Ciel un « signe grand et merveilleux ». Avec la Femme revêtue de soleil, Jean avait vu un « grand signe » (Ap 12,1), mais, avec les sept anges portant les sept fléaux, le signe est de surcroît « merveilleux » (ou « étonnant »). Ce sont les sept anges exécuteurs de la sentence du jugement divin sur le monde !

Le mot traduit par « merveilleux » (thaumastos) renvoie à l’idée d’étonnement et de stupeur qui caractérise ceux qui entrent en contact avec le monde divin. Les sept anges sont ici particulièrement glorieux, et leur contemplation laisse Jean dans un état à la fois de ravissement et de crainte. Pour l’instant les anges portent des « fléaux » ou « plaies », mais bientôt on leur donnera des « coupes ». Le caractère majestueux et dramatique de cette vision angélique tient dans le fait que ces sept fléaux sont « les derniers, puisqu’ils doivent consommer la colère de Dieu ».

La vision des élus sur la mer de cristal nous renvoie à l’épisode de l’apparition de l’Agneau sur le mont Sion, où les « 144 000 » chantent « un cantique nouveau » entonné d’abord par la Cour céleste, et « suivent l’Agneau partout où il va » (Ap 14, 3-4). Quant à la « Mer vitrifiée », Jean l’a déjà contemplée lors de la vision glorieuse précédant l’épisode du livre aux sept sceaux : « une mer de verre semblable à du cristal » (Ap 4, 6). Nous avons vu que cette mer toute de lumière (« mêlée de feu ») sym­bolise l’ensemble des âmes sauvées qui habitent désormais le Ciel. Elles se tiennent éternellement devant le trône de Dieu. Maintenant, Jean nous précise qu’un groupe est mis à l’honneur, se tenant debout sur la mer de cristal : « Les vainqueurs de la Bête, et de son image et du chiffre de son nom ». Ils sont les véritables adorateurs que Dieu désire, eux qui ont su résister au mensonge (l’idéologie de la Bête), à l’idolâtrie (l’adoration de l’image de la Bête) et à la communion mystique avec les ténèbres (la mystique de l’abstraction symbolisée par le « 666 »). Ce groupe peut désigner ceux qui furent mis à mort au nom de la Bête (Ap 13,15), mais aussi les « 144 000 » qui se tiennent autour de l’Agneau et qui sont encore sur la terre. Les martyrs comme les élus ont déjà remporté la triple victoire sur la Bête : ni leurs pensées, ni leurs sentiments, ni leurs actes ne furent jamais dédiés à la Bête. Ils sont vraiment « immaculés » (Ap 14,5). Voilà pourquoi ils se tiennent debout « sur » la mer de cristal : parmi tous les rachetés de l’humanité, ils incarnent la foi totalement accomplie. Ils sont exemplaires.

Les élus, nous dit Jean, chantent un double cantique : celui de Moïse et celui de l’Agneau. Même pour les élus qui se trouvent encore sur la terre, le Ciel est ouvert, et par la prière ils se tiennent « en esprit » sur la mer de cristal, en compagnie des saints. Tel est bien le propre de la prière que d’ouvrir le Ciel aux croyants et de leur permettre de se tenir en présence de Dieu! Le « cantique de Moïse » est celui qu’il entonna avec Israël immédiatement après le passage de la mer Rouge (Ex 15,1-18), cantique de louange à Dieu pour la libération des Hébreux, sortis d’Egypte sains et saufs. La mer s’était ouverte pour leur livrer passage, n elle se referma sur les Égyptiens qui les poursuivaient pour les tuer. Jean précise au sujet de Moïse qu’il est « le serviteur de Dieu », lais­sa ni entendre que ceux qui reprennent ce cantique sont également, par excellence, des serviteurs du Seigneur. Le cantique de l’Agneau est aussi appelé « cantique nouveau » (Ap 5,9). Le cantique des élus, comme celui de Moïse, est un hymne de libération ; mais tandis qu’au temps de l’Exode, seul Moïse connaissait les véritables enjeux spirituels clé la sortie d’Egypte, au temps de l’Apocalypse, chaque élu pos­sède la conscience spirituelle de Moïse lui-même. Telle est la nouveauté de ce cantique : les élus ne sont pas de nouveaux « Hébreux » sortis d’Egypte, ils sont chacun un nouveau « Moïse » ! Ce n’est plus un homme (Moïse) qui conduit par la foi ceux qui sont sauvés de l’oppression des ténèbres : c’est l’Agneau Lui-même !

Le contenu du cantique rappelle celui de Moïse : il célèbre le Dieu Tout-Puissant qui vient juger les nations : « Toutes les nations arriveront cl se prosterneront devant toi, car tes jugements se sont manifestés. » Dire que « Dieu seul est saint », c’est dénoncer les prétentions à la divinité du Dragon et des deux Bêtes, ainsi que la fausse espérance des hommes qui adorent la Bête. Le seul chemin de libération consiste à suivre l’Agneau.

 

« Et après cela, je vis ; et le Sanctuaire (Temple) de la tente du Témoignage s’ouvrit dans le Ciel, et les sept anges qui ont les sept plaies sortirent du Sanctuaire, vêtus d’un lin pur, splendide, et ceints à la poitrine de ceintures d’or. Et l’un des quatre Vivants donna aux sept anges sept coupes d’or pleines de la fureur de Dieu qui vit pour les éternités d’éternités. Et le Temple se remplit d’une fumée qui sort de la gloire de Dieu et de sa puissance. Et personne ne pouvait péné­trer dans le Sanctuaire, jusqu’à ce que fussent achevées les sept plaies des sept anges » (Ap 15,5-8).

Après la considération des élus, la vision de Jean revient sur les sept anges. Ils sortent du Temple céleste avec leurs sept fléaux. La scène à laquelle assiste Jean a des allures nettement liturgiques. Le Temple est, par définition, le lieu où se déroulent toutes les célébrations liturgiques ; les « robes de lin pur » sont celles des prêtres de l’Ancien Testament; les coupes mentionnées ici désignent les « vases sacrés », également utilisés pour les célébrations cultuelles dans le temple de Jéru­salem. Enfin, la « fumée » remplissant le temple évoque des nuages d’en­cens (parfum liturgique). La remise des sept coupes aux sept anges a donc un style très solennel, liturgique. Cette cérémonie étant présidée par « l’un des quatre Vivants », c’est-à-dire l’un des quatre chérubins situés au sommet de la hiérarchie angélique, elle annonce une action propre­ment inouïe.

La cérémonie d’investiture des sept anges aux sept trompettes avait été plus sobre : « Et je vis les sept anges qui se tiennent devant Dieu ; on leur remit sept trompettes » (Ap 8,2). Rien ne permet de dire avec certitude si les sept anges aux trompettes sont les mêmes que ceux des coupes. Dieu aimant la variété, on peut penser qu’ils sont différents. Cependant, les sept anges, avant même de recevoir les coupes (le pouvoir effectif de châtier la terre), sont préalablement définis comme les anges « portant sept fléaux ». Le « fléau » ici ne représente pas en soi un attribut de fonction, comme c’est le cas des coupes ; il évoque plutôt un attribut relatif à la nature ou à la vocation même de ces sept anges. On pourrait dire qu’ils ont été en quelque sorte spécialement créés par Dieu pour exécuter le jugement divin. Le terme « plaie » (piège) signifie également « fléau », « châtiment ». Il ne s’agit pas ici d’un objet matériel symbolisant d’une manière ou d’une autre l’idée de châtiment, comme, par exemple, un fouet ou une arme. L’objet choisi pour exprimer l’idée du fléau, c’est la coupe ! Le même terme désigne les « coupes » tendues par les Vivants et les Vieillards pour offrir à Dieu les prières des saints (Ap 5,8).

Quelle est donc l’idée unissant le symbole de la coupe et celui du châtiment? Dans la Bible, la coupe est un symbole tantôt de bénédic­tion (Ps 23,5) et tantôt de malédiction (Ez 23,31). Les sept coupes des anges sont liées ici au thème de la « colère de Dieu », volontiers exprimée dans la Bible par la coupe de la « colère », la coupe du « vertige », ou encore celle de la « fureur ». Ainsi, Jérusalem infidèle a été châtiée par Dieu : « Toi qui as bu de la main de Dieu la coupe de sa fureur ; c’est un calice, une coupe de vertige » (Is 51,17). Elle est aussi le symbole de la justice divine, comme Jésus l’affirme à Pierre au moment de son arrestation : « La coupe que m’a donnée le Père, ne la boirai-je pas ? » (Jn 18, 11). Le prophète Jérémie reçoit de Dieu la coupe de sa colère pour « la faire boire aux nations » (Jr 25,15-17). Les effets de la coupe de la colère sont très concrètement décrits: « Buvez, enivrez-vous, vomissez et tombez pour ne plus vous relever, à cause du glaive que j’envoie parmi vous » (Jr 25,27). Tel est le symbolisme biblique auquel se réfé­rent les anges aux sept coupes.

La vision préparatoire s’achève avec l’envahissement du Temple céleste par une épaisse fumée : « Et le Temple se remplit d’une fumée qui sort de la gloire de Dieu et de sa puissance. Et personne ne pouvait pénétrer dans le Sanctuaire, jusqu’à ce que fussent achevées les sept plaies des sept auges. » La fumée est un symbole de la gloire de Dieu. Dans une vision, le prophète Isaïe compare la fumée qui emplit le temple de Jérusalem à la « traîne » du vêtement divin (Is 6,1) ; Ézéchiel, quant à lui, voit la gloire sous la forme d’une nuée (d’une fumée), qui remplit le temple de Jéru­salem (Ez 10,4) avant de quitter la ville. Dans la vision de Jean, cet enva­hissement du Temple céleste par la gloire de Dieu signifie que l’intercession devient désormais impossible, puisque personne ne peut plus se tenir à l’intérieur. Le Temple symbolise, en effet, le lieu de la prière. Jusqu’à l’accomplissement des sept coupes, Dieu n’entendra plus les prières !

 

« Et j’entendis une voix forte venant du Sanctuaire, qui disait aux sept anges : « Allez et versez sur la terre les sept coupes de la fureur de Dieu » » (Ap 16,1).

La « voix » se réfère à Dieu, qui a autorité pour commander les anges préposés aux sept coupes. C’est la « terre », bien sûr, qui est la cible de la colère divine, ce terme désignant ici les hommes qui y habitent et non pas les réalités matérielles du monde. Le temps du châtiment vient de commencer !

 

Le septénaire des coupes

Première coupe

« Et le premier s’en alla, et il versa sa coupe sur la terre, et il y eut un ulcère mauvais et pernicieux sur les hommes qui avaient la marque de la Bête et sur ceux qui se prosternaient devant son image » (Ap 16,2).

 

La première coupe de la colère de Dieu vise les hommes qui ont choisi d’adorer la Bête, et de se faire marquer de son nom. Comme nous l’avons vu au chapitre 13, les hommes avaient été fascinés par la guérison de la blessure mortelle de la bête. Le Seigneur va maintenant faire expérimenter aux hommes la nature réelle de ce type de blessure spiri­tuelle. Cette première coupe, nous dit Jean, a pour effet d’engendrer « un ulcère mauvais et pernicieux ». Les deux qualificatifs de l’ulcère sont des termes grecs synonymes : « kakos » et « ponèros » signi­fient « mauvais » au sens physique ou moral. L’usage de ces deux mois par Jean invite à s’interroger sur le sens d’une telle insistance. Il ne s’agit pas d’une répétition gratuite ; c’est bel et bien une allusion à l’antinomie des deux parties du corps où sont marqués les adorateurs de la Bête : la main droite et le front (Ap 13,16). Cette marque, que les habitants de ­la terre regardaient jusqu’alors comme précieuse, voici qu’elle s’infecte douloureusement ! L’ulcère apparaît sur la main droite, la main « forte », et cet ulcère est « mauvais » ; il envenime aussi le front, symbole de la pensée, et il est alors « pernicieux ».

 

Le fléau de la première coupe, qui fait tout de suite penser à la sixième plaie d’Egypte (Ex 9,8-12), ne doit pas être interprété matérielle­ment ; pas plus d’ailleurs que ceux des autres coupes. Lorsque Césaire d’Arles commente ce passage, il insiste d’abord sur le sens spirituel à donner aux fléaux des coupes : « Toutes ces plaies sont spirituelles et se produisent dans l’âme ». Puis, regardant notre passage, il conclut que le peuple impie « est frappé spirituellement, c’est-à-dire que tous les impies et les orgueilleux souffrent les péchés volontaires et mortels, qui sont des ulcères dans leurs âmes. »2 Cette interprétation spirituelle de l’ulcère, pour devenir totalement lumineuse, manque seulement d’être mise en relation avec la marque de la Bête. L’ulcère est la marque que Dieu imprime sur les adorateurs de la Bête, un marquage qui leur rappelle combien leur culte idolâtrique offense le Très-Haut. L’ulcère, en effet, n’a pas pour conséquence de tuer les adorateurs de la Bête, car il leur laisse la pos­sibilité d’une éventuelle conversion. Le « 666 » est la marque du péché ; c’est lui, et non pas Dieu, qui fait souffrir les idolâtres. On pourrait dire que la première coupe fait sentir à chacun la douleur de son propre péché.

 

Deuxième coupe

« Et le deuxième versa sa coupe sur la mer, et il y eut du sang comme d’un mort, et tout être vivant qui était dans la mer mourut » (Ap 16,3).

La seconde coupe concerne la « mer », c’est-à-dire les sociétés consti­tuées autour des valeurs païennes. On pourrait traduire l’expression « il y eut du sang comme (celui) d’un mort par « la mer devint comme le sang d’un mort ». Il ne faut pas interpréter matériellement ce second fléau. Le sang, en effet, est dans la Bible le symbole de l’âme3. Appli­qué à notre texte, on peut dire que les « habitants de la mer » perdent « leur âme ». Leurs valeurs sociales et morales cessent totalement de les dynamiser, mieux, de leur donner un sens et un idéal de vie. Ce qui pouvait encore les motiver à rechercher la vérité disparaît totalement de leur univers ; ainsi, au sens spirituel du terme, « tout être vivant qui était dans la mer mourut ». La mention du sang « d’un mort » confirme cette interprétation : la « mer », désignant une vaste partie du monde habité, devient un lieu empoisonné et inhabitable spirituellement.

Si le « sang comme celui d’un mort » désigne la mort de l’âme, c’est-à-dire de l’instance spirituelle de l’homme qui lui permet d’entrer en rela­tion avec Dieu, on comprend que cela implique des conséquences concrètes pour les habitants de la « mer ». L’image du « sang » renvoie alors, au plan purement social, à un éclatement universel de violence, la mer devenant le lieu d’un conflit désormais perpétuel et généralisé. Cette violence, qui, jusque-là, pouvait être maîtrisée par les autorités sociales, échappe à tout contrôle, embrasant de façon irréversible les sociétés struc­turées autour des valeurs païennes.

 

Troisième coupe

« Et le troisième versa sa coupe sur les fleuves et les sources des eaux, et il y eut du sang. Et j’entendis l’ange des eaux qui disait: « Tu es juste, Celui-qui-est et Celui-qui-était, toi le Saint, d’avoir exercé ces jugements : car ils ont versé le sang des saints et des prophètes, et c’est du sang que tu leur as donné à boire ; ils le méritent ». Et j’enten­dis l’autel qui disait : « Oui, Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, véridiques et justes, tes jugements ! » » (Ap 16,4-7).

Comme pour la seconde coupe, c’est encore l’eau ici qui est changée en sang, mais cela concerne cette fois les eaux douces de la terre : les « fleuves et les sources ». En cette troisième coupe, il n’est pas fait men­tion de morts, comme ce fut le cas pour la mer changée en sang. Le changement des eaux en « sang » est-il d’un autre ordre ici que lors de la seconde coupe ?

 

La « terre » symbolise les sociétés fondées sur les valeurs juives et chrétiennes et les eaux douces sont l’image de l’univers de valeurs qui structure ces sociétés, permettant aux hommes d’accéder à une intério­rité qui les rend libres, comme nous l’avons évoqué lors de la troisième trompette. L’eau changée en sang est interprétée ici par Jean comme une mémoire des persécutions dont se sont rendus coupables les habitants de la terre à l’égard des « saints et des prophètes ». Cette mémoire met les hommes en procès, à la manière de la prédication des deux Témoins qui avaient justement le pouvoir de changer l’eau en sang (Ap 11,6). Ce changement de la nature de l’eau met en lumière la transformation des valeurs culturelles de la « terre » : la violence a été prônée comme une valeur supérieure à celle de la tolérance. N’oublions pas que la construction de l’image de la Bête a été confiée aux hommes, de même que la mise à mort des croyants (Ap 13,14-15). La sociologie de la « terre » est devenue alors totalitaire, au même titre que la sociologie de la « mer » « Et nul ne pourra rien acheter ni vendre s’il n’est marqué au nom de la bête ou au chiffre de son nom » (Ap 13,17). Lorsque les deux Témoins changeaient l’eau en sang, ils mettaient ponctuellement en relief devant leur auditoire la violence cachée sous les apparences pacifiques des civi­lisations issues de la « terre ». La troisième coupe généralise, en quelque sorte, ce qui n’était qu’un aspect de la prédication des deux Témoins.

Jean mentionne pour la première fois « l’ange des eaux ». Le contexte nous fait comprendre sa fonction : il est préposé par Dieu à la garde des valeurs culturelles symbolisées par les « eaux ». Sa vocation est donc de défendre la fécondité spirituelle des eaux, tout en respectant la liberté humaine. Son pouvoir, en effet, n’est manifestement pas absolu, puisque la Bête de la mer et celle de la terre parviennent à rendre inopérante l’influence des valeurs morales du christianisme. Cette action diabolique des deux Bêtes engendre à présent la disparition pure et simple de ces valeurs spirituelles, plongeant la « terre » dans le même état de violence que la « mer » elle-même (seconde coupe). Ce renversement est le fait non pas de l’arbitraire divin, mais bien de la liberté humaine, comme le souligne l’ange : « Car ils ont versé le sang des saints et des prophètes, et c’est du sang que tu leur as donné à boire ; ils le méritent. » Une voix du Ciel (l’autel céleste) confirme la proclamation de l’ange des eaux : « Oui, Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, véridiques et justes, tes jugements. » La voix sortant de l’autel céleste fait mieux comprendre la signification de l’affirmation de l’ange des eaux. Ce dernier se trouve sur la terre et, plus précisément, sur les « fleuves et les sources » qu’il protège, faisant ainsi office de porte-parole autorisé des « eaux douces ». C’est comme si les valeurs sociologiques de la terre se mettaient elles-mêmes à affirmer le bien-fondé du jugement divin, en dénonçant le comportement des habitants de la terre.

 

Quatrième coupe

« Et le quatrième versa sa coupe sur le soleil, et il lui fut donné de brûler les hommes par le feu. Et les hommes furent brûlés d’une grande brûlure, et ils blasphémèrent le nom de Dieu qui a le pouvoir sur ces plaies, et ils ne se repentirent pas pour Lui rendre gloire » (Ap 16,8-9).

La quatrième trompette concernait l’ensemble des astres, tandis que la quatrième coupe ne regarde que le « soleil ». Nous avons vu que le symbole solaire se rapporte à Dieu ou à la Révélation divine. Or, ici ce n’est pas l’aspect lumineux de l’astre du jour qui est mis en relief ; c’est la chaleur du soleil qui est l’objet propre du quatrième fléau. Le soleil est donc considéré symboliquement sous l’angle du « feu », et non pas sous celui de la lumière. Dans l’âme, le soleil opère deux actions complémentaires : il illumine l’esprit et il réchauffe le cœur. Or, si c’est le cœur humain qui est visé par la révélation de Dieu, on est dans le domaine propre de la « conscience. »4 La « chaleur brûlante » exprime en outre l’idée d’une sécheresse intense qui, au sens spirituel, donne sou­dainement à la vie une allure de désert brûlant. Le message de la Révé­lation devient accusateur pour les hommes ; il « brûle » soudainement leur conscience, à la manière de la prédication des deux Témoins, qui avaient le pouvoir d’empêcher la pluie de tomber durant le temps de leur mission (Ap 11,6).

Le fléau de la « chaleur brûlante » doit donc être interprété comme-une « hyper » illumination de la révélation divine, tellement supérieure aux désirs de puissance des hommes de la terre, que ceux-ci ne par­viennent pas à la faire disparaître. Cette illumination brûle douloureuse­ment leur conscience, et ils la repoussent avec des « blasphèmes ». Je dirais que tout se passe comme si Dieu envoyait une grâce d’illumina­tion aux hommes, leur permettant de comprendre soudainement le mes­sage et les bienfaits de la Révélation ; mais cette « grâce » est pour eux une « disgrâce », à cause de leur attachement à l’idéologie de la Bête. C’est pourquoi ce fléau de la conscience les fait tant « blasphémer ». C’est le « nom de Dieu » qui est l’objet de leurs injures, eux qui sont marqués du « nom de la Bête ». Jean précise pourtant que ce fléau, qui ne tue personne, est une occasion de conversion. Même les liens contractés avec la Bête pourraient encore être rompus !

 

 

Cinquième coupe

« Et le cinquième versa sa coupe sur le trône de la Bête et son royaume devint enténébré. (Et les hommes) se mordirent la langue de douleur, et ils blasphémèrent le Dieu du Ciel pour leurs douleurs et leurs ulcères, et ils ne se repentirent pas de leurs œuvres » (Ap 16,10-11).

Le trône de la Bête se trouve à Pergame (Ap 2,13) ; la Bête de la mer le tient directement du Dragon (Ap 13,2), qui le lui a donné. Le « trône » représente le siège de l’autorité de la Bête de la mer. La coupe versée « sur le trône de la Bête » signifie que l’autorité de la Bête de la mer, l’ondée sur le mythe de la puissance, est mise en crise par Dieu. C’est alors l’ensemble de son « royaume » qui entre en crise, c’est-à-dire les hommes qui avaient fondé leur espérance sur le mythe de la puissance et sur une vision d’un monde excluant la possibilité du retour de Dieu. On comprend alors pourquoi les hommes souffrent si intensément de ces « ténèbres ». C’est leur espérance idolâtrique qui s’effondre ! La vision utopique de la Bête de la mer, qui les avait tant séduits, leur laissant entre­voir une maîtrise totale du monde et de leur destin, voilà qu’elle s’écroule ! L’idéologie de la Bête n’est plus une lumière capable de vaincre la nuit de l’incertitude, du doute et de l’ignorance. Dieu n’est pas mort ! Et c’est ce Dieu toujours vivant et agissant qui dénonce par sa propre existence lumineuse le mensonge de la Bête. Les adorateurs de la Bête, par leurs blasphèmes, reprochent à Dieu de leur voler leurs illusions de bonheur en les empêchant d’être « comme des dieux » (Gn 3,5). Césaire d’Arles, interprétant littéralement l’expression « se mordre la langue », conclut « qu’ils se nuisaient en blasphémant. »5 Si l’on se souvient, en outre, que la Bête de la mer porte sur ses sept têtes des « noms blasphématoires », on comprend que ses adorateurs tentent de conjurer cette plaie des ténèbres par l’affirmation répétée de leur foi en la doctrine de l’imma­nence, opposée à la réalité de la transcendance.

Le parallèle est très net avec la neuvième plaie d’Egypte (Ex 10,21-29), plaie des ténèbres qui commença à ébranler le pharaon à la « nuque raide ». Les Égyptiens se trouvent prisonniers des ténèbres durant trois jours: « On ne se voyait pas l’un l’autre et personne ne se leva d’où il était pendant trois jours, mais, pour tous les Israélites, il y avait de la lumière là où ils habitaient » (Ex 10, 23). Or, l’homme est une créature faite pour la lumière ! Le livre de la Sagesse développe avec force l’ef­froi ressenti alors par les Égyptiens (Sg 17,1-21). Dans les ténèbres, qui ne sont rien d’autre que l’état de l’homme non finalisé en Dieu, il n’existe nul remède pour éclairer la nuit épaisse (Sg 17,5), pas même la solidarité : « Le laboureur comme le berger, où qu’on fût occupé à des travaux dans le désert, surpris, on subissait l’inéluctable nécessité : car tous avaient été liés par une même chaîne de ténèbres » (Sg 17,17-18). C’est toute la culture démoniaque qui est mise en crise et, par là même, c’est un discerne­ment divin qui est offert aux hommes pour leur permettre de reconnaître les fondements « ténébreux » des valeurs de l’Egypte.

 

Sixième coupe

« Et le sixième versa sa coupe sur le fleuve, le grand (fleuve) Euphrate, et l’eau du (fleuve) se dessécha pour que fût prêt le chemin des rois de l’Orient » (Ap 16,12).

Lors de la sixième trompette, nous avons vu que le symbolisme de l’Euphrate renvoie à l’idée d’une culture « impériale », c’est-à-dire mondialiste. Il s’agit d’une culture qui recèle la capacité d’unir et d’harmoni­ser les diverses sous-cultures issues des nombreux royaumes de la terre. La sixième coupe a pour effet d’assécher l’Euphrate. La culture mondialiste, forgée par le Faux Prophète à partir de l’idéologie de la Bête de la mer, représente le plus petit dénominateur commun pour rassembler les nations de la terre sous un même étendard culturel. L’assèchement de l’Euphrate signifie une crise très grave de cette culture mondialiste.

La culture mondialiste de la Bête perd son pouvoir de rassemblement des peuples et ne parvient plus à contenir, loin des habitants de la terre, l’influence de la « lumière », symbolisée par les « rois de l’Orient ». L’Orient (littéralement « soleil levant »), en effet, est le symbole du soleil qui se lève, victorieux de la nuit, et qui devient une image du « Christ triom­phant ». L’Orient est également le symbole de la sagesse véritable : les rois mages dont parle l’évangile de Matthieu sont des « mages venus de l’Orient » (Mt 2,1), leur qualificatif de « mages » étant synonyme de « sages ».

Néanmoins, l’identification précise des « rois de l’Orient » ne peut véri­tablement se comprendre qu’à la lumière du passage suivant. Les trois Bêtes s’en vont convoquer les « rois du monde entier » pour le combat final contre l’Agneau (Ap 16,14). De son côté, le Christ paraîtra à la tête des « armées du Ciel » face à la coalition démoniaque (Ap 19,14). Comme nous venons de le voir lors de la sixième coupe, c’est Dieu qui produit l’assèchement de l’Euphrate, en vue de préparer la route des rois de l’Orient. Cela nous fait comprendre que ces rois sont bien du côté de Dieu. Ce n’est pas la Bête de la mer qui ouvre ce passage : c’est Dieu lui-même !

Alors, qui sont donc les « rois de l’Orient » ? Ce sont les chefs des « armées du Ciel » destinées à combattre aux côtés de l’Agneau. Eux aussi, tout comme les « rois de la terre », se préparent pour la grande bataille d’Armageddon.

Il est intéressant de relever que l’initiative de l’offensive vient de Dieu. En préparant le passage des « rois de l’Orient » par l’action de la sixième coupe, Dieu provoque la réaction des trois Bêtes, qui vont donc main­tenant s’en aller « rassembler les rois du monde entier ». On le voit, les Ténèbres n’ont pas le pouvoir d’anticiper les décisions divines et cela signifie que leur puissance est très inférieure à celle de la Lumière. Telle est l’espérance des saints !

 

« Et je vis sortir de la bouche du Dragon et de la bouche de la Bête et de la bouche du faux Prophète, trois esprits impurs, comme des grenouilles. Ce sont en effet des esprits de dénions qui font des signes et s’en vont vers les rois du monde entier, en vue de les rassembler pour la guerre du Jour, du grand (Jour) de Dieu, le Tout-Puissant. Voici que je viens comme un voleur ! Heureux celui qui veille et garde ses vêtements, de peur de marcher nu et de laisser voir sa honte ! Et ils les rassemblèrent dans le lieu appelé en hébreu Armageddon » (Ap 16,13-16).

Jean situe cet épisode dans le contexte de la sixième coupe. La mobi­lisation des rois de la terre est donc directement en relation avec l’assè­chement de l’Euphrate. La sixième coupe est vraiment décisive, car c’est elle qui donne le signal de la mobilisation des forces du mal.

Il est surprenant d’assister au dévoilement inopiné de la trinité diabo­lique : « Et je vis sortir de la bouche du Dragon, et de la bouche de la Bête et de la bouche du Faux Prophète, trois esprits impurs, comme des grenouilles. » Au-delà de leur apparence de puissance, les trois bêtes monstrueuses se révèlent être trois « esprits impurs ». Il s’agit d’une expres­sion très commune dans les évangiles, Jésus chassant une multitude de ces esprits hors des personnes possédées et donnant aussi à ses disciples le pouvoir de les expulser (Mt 10,1). La disproportion entre ces esprits aux traits de grenouilles et les Bêtes énormes et « puissantes » dont ils s’échap­pent, est saisissante. Jean veut ainsi nous dire que, nonobstant les appa­rences du Démon et de ses sbires, ils demeurent de petites créatures sans consistance au regard de Dieu.

La grenouille était considérée dans l’Ancien Testament comme un animal impur6. Cet animal est devenu célèbre dans la Bible pour avoir été le héros de la seconde plaie d’Egypte : la multiplication des gre­nouilles qui infestèrent toute l’Egypte (Ex 8,1-11). Dans notre texte, un évé­nement semble susciter l’apparition des trois batraciens : l’assèchement de l’Euphrate fait découvrir « les grenouilles » qui s’y tenaient cachées ! À ces trois grenouilles, on pourrait associer trois vices fondamentaux : l’orgueil (Dragon), l’homicide (Bête de la mer) et le mensonge (Faux Pro­phète). Les deux derniers vices sont ceux que Jésus attribue à Satan (Jn 8,44). Les grenouilles ne sont pourtant que de petits animaux, insuppor­tables par le vacarme qu’elles produisent ; on pourrait les comparer à la langue des hommes lorsqu’elle n’est pas maîtrisée7. Il y a une évidente ironie dans cette vision de l’essence du mal !

Jean nous détaille la nature réelle de ces trois esprits impurs : « Ce sont des esprits de démons, des faiseurs de prodiges ». Leur nature est fon­damentalement mauvaise (« démoniaque ») et leur puissance tient dans leur aptitude à faire des « prodiges » (littéralement des « signes »). Or constate qu’ils n’ont pas le pouvoir de contraindre les hommes à les servir; ils ont seulement celui de les abuser par l’illusion. Que le prodige soit réel ou non, cela importe peu, car il n’est, en définitive, qu’une fausse preuve révélant une puissance divine fictive ! Nous arrivons à présent au passage décisif: ils « s’en vont vers les rois du monde entier, en vue de les rassembler pour la guerre du grand Jour de Dieu, le Tout-Puissant ». Il s’agit, comme je l’ai dit, du rassemblement en vue de la bataille finale : « Et ils les rassemblèrent dans le lieu appelé en hébreu Armageddon ». Cette bataille opposera l’armée du Christ à celle de la Bête de la mer (Ap 19,19-21). Le terme « Armageddon » est mystérieux. Il signifie lit­téralement la « montagne de Meguiddo », mais il s’agit, en réalité, d’une plaine située non loin du mont Carmel. C’est là que le roi Josias trouva la mort dans une bataille contre les armées du pharaon Neko (2 Ch 35,22-25). On ne trouve nulle part dans la Bible le nom « Armageddon », qui semble désigner de la sorte un « mystère », celui du non-sens de la révolte du Dragon !

Jean ajoute un commentaire du Christ : « Voici que je viens comme un voleur ! Heureux celui qui veille et garde ses vêtements, de peur de marcher nu et de laisser voir sa honte ! ». Cet avertissement rappelle celui de l’évangile, où Jésus recommande la vigilance de la foi, en conclusion justement de ses discours sur la fin du monde (Mt 24,42-44). C’est aussi l’avertissement qu’il laisse à l’Église de Sardes, qui est dans un état spirituel proche de la mort (Ap 3,3). Quant au thème de la nudité honteuse, le Christ l’évoque avec l’Église de Laodicée (l’autre Eglise proche de la malédiction), lui recommandant d’acheter un « habit blanc » (Ap 3,18). « Garder ses vêtements », c’est s’abstenir de toute com­plicité avec l’idolâtrie de la Bête.

 

Septième coupe

« Et le septième versa sa coupe dans l’air, et du Sanctuaire, d’au­près du trône, il sortit une voix forte qui disait : « C’en est fait ! » Et il y eut des éclairs, et des voix et des tonnerres ; et il y eut une grande secousse, telle qu’il n’y en a pas eu depuis que l’homme a paru sur la terre, une pareille secousse, aussi grande ! Et la Grande Cité s’en alla en trois morceaux, et les villes des nations tombèrent. Et de Babylone la Grande on se souvint devant Dieu, pour qu’il lui donne la coupe du vin de la fureur de sa colère. Et toute île s’enfuit, et on ne trouva plus de montagnes. Et une forte grêle, comme (de grêlons) pesant un talent, s’abat du Ciel sur les hommes; et les hommes blasphémèrent Dieu pour cette plaie de grêle, car grande est cette plaie, extrêmement » (Ap 16, 17-21).

Eclairs, voix, tonnerres, tremblement de terre et une terrible grêle, voilà les effrayantes manifestations de la puissance divine déployée, comme c’était déjà le cas lors de la septième trompette (Ap 1l, 15). Mais, à présent, les conséquences sur la terre nous sont présentées. Il s’agit du gigantesque tremblement de terre qui scinde la Grande Cité en trois parties, et de la grêle monstrueuse qui s’abat sur les hommes.

La dernière coupe est un fléau qui s’exerce sur « l’air », c’est-à-dire sur le ciel matériel (cosmique). Cet élément de la création a symboliquement une valeur « synthétique », baignant à la fois la mer et la terre. Le cri sortant du Temple est la sentence définitive du jugement divin. Aussi cette sentence est-elle suivie d’une grandiose manifestation de l’Esprit Saint : un gigantesque tremblement de terre, le plus grand de toute l’histoire de l’humanité ! Son effet se fait ressentir par toute la terre : « Et la Grande Cité s’en alla en trois morceaux, et les villes des nations tombèrent. Et de Babylone la Grande on se souvint devant Dieu, pour qu’il lui donne la coupe du vin de la fureur de sa colère ». L’expression « Grande Cité » désigne Babylone (Ap 17,18). Le tremblement de terre divise Baby­lone en trois parties, et les « cités des nations », parce qu’elles dépendent d’elle, s’écroulent complètement. Le symbolisme des trois parties de la ville est mystérieux8. Il me paraît renvoyer aux trois Bêtes qui en sont les « fondatrices » démoniaques : le séisme brise l’unité qui voilait la réa­lité maléfique des trois bêtes, tout en fragilisant de surcroît la cité.

En tout cas, comme on le voit, la septième coupe introduit l’épisode de la chute de Babylone, qui nous sera relatée dans les chapitres 17 et 18 : « Et de Babylone la Grande on se souvint devant Dieu, pour qu’il lui donne la coupe du vin de la fureur de sa colère ». La terre entière est boulever­sée par le séisme divin, et les hauteurs (les puissances) de la « mer » (les îles) et celles de la « terre » (les montagnes) sont mises à bas.

Jean achève le récit de la septième coupe par la description de la grêle effrayante qui suit le tremblement de terre : « Et une forte grêle, comme (de grêlons) pesant un talent, s’abattit du Ciel sur les hommes ; et les hommes blasphémèrent Dieu pour cette plaie de grêle, car grande est cette plaie, extrêmement. » Le séisme divin avait frappé les « institu­tions » (les villes) du monde ; la grêle frappe les hommes individuelle­ment. La grêle, comme le tremblement de terre, est une manifestation de la toute-puissance divine. Dans notre cas, la grêle est proportionnée à l’amplitude immense du séisme qui l’a précédée. Les grêlons pèsent « un talent », ce qui correspond à un poids d’environ 30 ou 40 kg! Cependant, gardons-nous d’interpréter matériellement ce fléau, car il est, tout comme le séisme, d’ordre spirituel. Nous l’avons vu lors de la pre­mière trompette (Ap 8,7), la grêle est un châtiment divin qui évoque une sorte de lapidation. Dans l’Ancien Testament, la lapidation était un châ­timent réservé en tout premier lieu aux blasphémateurs. Or, c’est préci­sément ce que sont les habitants de la terre, qui adorent la Bête. Comme pour les autres fléaux, les hommes blasphèment, mais ne se rendent pas. Dieu leur apparaît seulement comme un briseur de rêves, ces rêves que la Bête savait si bien leur inspirer : « Être comme des dieux, connaissant (définissant) le bien et le mal » (Gn 3,5) !

 

Résumé

Les sept coupes décrivent l’exécution du jugement divin sur le monde. Pour les hommes qui adorent la Bête, c’était la dernière occasion de se convertir.

La relation entre le septénaire des trompettes et celui des coupes met en relief le lien entre le jugement de Dieu (les trompettes) et son exécution (les coupes).

Les deux dernières coupes consomment l’opposition du monde envers Dieu. Lors de la sixième coupe, les trois Bêtes s’en vont rassembler leurs troupes pour la grande et ultime bataille d’Armageddon. La septième et dernière coupe annonce la chute de Babylone. Par un immense séisme, elle prédit la destruction des structures de l’empire de la Bête (les villes et les royaumes) et, par une grêle effroyable, elle prophétise le châtiment indivi­duel des hommes.

Le septénaire des coupes va bien au-delà d’une simple juxtaposition arbi­traire de fléaux ; il présente une cohérence interne très forte : une mise en crise progressive de l’idéologie de la Bête et une invitation réitérée à la conversion.

1 Le premier mouvement est une phase d’avertissement et de préparation (les sept Églises et les sept sceaux) ; le second mouvement est le jugement divin sur le monde (les trompettes et les grandes figures) ; le troisième mouvement commence avec le septénaire des coupes, se poursuit par la chute de Babylone (Ap 17-18) et s’achève avec le combat eschatologique et le châtiment des forces du mal (Ap 19-20).

2 Césaire d’Arles, op. cit., p. 111.

3 « Seulement tiens ferme à ne pas manger le sang, car le sang, c’est l’âme, et tu ne dois pas manger l’âme avec la chair » (Dt 12,23).

4 Dans la Bible, le « cœur » est l’organe qui se réfère à la volonté, siège de la conscience morale. Spicq explique : « Cette manière de parler est celle de l’Ancien Testament qui envisage le cœur comme l’organe le plus intérieur, la partie la plus intime de l’homme et qui contient ce que celui-ci a de plus propre : intelligence, volonté, sentiment. Non seulement la conduite se règle sur le jugement et la décision du cœur, mais celui-ci désigne la personnalité morale elle-même… » (C. Spicq, Dieu et l’homme selon le Nouveau Testament, Paris 196l, pp. 127-128).

5 Césairc d’Arles, op. cit., p. 112.

6 « Tout ce qui dans l’eau n’a pas de nageoires ni d’écailles est pour vous chose immonde » (Lv 11,12).

7 « De même la langue est un petit membre et qui se glorifie de grandes choses ! Voyez comme un petit feu embrase une grande forêt » (Jc 3,5).

8 Césaire d’Arles propose d’y voir la division de l’humanité en trois parties : les païens, les hérétiques, et les véritables croyants (Césaire d’Arles, op. cit., p. 116).

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