Dans Parole de Dieu

Apocalypse : fin du monde ou révélation du combat spirituel ? Illustré avec les miniatures du Beatus de la Seu d’Urgell (Xèsiècle). ONZIEME PARTIE

Introduction

La septième coupe annonce directement la chute de Babylone (Ap 16,19). La transition entre les deux épisodes est parfaitement réalisée, puisque c’est maintenant l’un des « sept anges aux sept coupes » qui montre à Jean le mystère de la « Grande Cité ». Babylone a déjà été évoquée dans les précédents chapitres lors de l’épisode des deux Témoins (Ap 11,8). Sa chute fut ensuite annoncée par un ange, à la suite de l’appari­tion de l’Agneau sur le mont Sion (Ap 14,8).

Babylone est la dernière des sept « grandes figures » que j’ai distin­guées et expliquées dans l’introduction au « cycle des grandes figures », et qui interviennent dans les narrations relatives au jugement divin et à son exécution. Avec les figures de la Bête de la mer et de celle de la terre, nous avons vu comment les Bêtes faisaient la promotion de l’idéo­logie du Dragon. La Bête de la mer séduisait les habitants de la terre, leur communiquant un enthousiasme de libération et un idéal de déifi­cation, qui laissaient croire à chacun que la puissance de la Bête était d’ordre divin. Le Faux Prophète (la Bête de la terre), quant à lui, adap­tait au plan sociologique l’utopie idolâtrique de la Bête de la mer. Jean nous a montré comment les hommes, fascinés, se sont mis à adorer la Bête de la mer et à se faire marquer du chiffre de son nom sur ordre du Faux Prophète. Cette marque, le « 666 », devenait alors obligatoire pour accéder à la vie sociale, pour « acheter et pour vendre ». Avec la peinture de Babylone que nous brosse à présent saint Jean, nous allons voir enfin cette société prônée et construite par les deux collaborateurs du Dragon. C’est aussi d’un point de vue très humain que Jean nous découvre les traits de la « femme » rêvée par le Dragon. Il s’agit d’une « cité » qui est le centre des échanges politiques et commerciaux des habitants de la terre.

 

Le Dragon est le singe de Dieu. À l’idéal céleste de l’Église, repré­senté sous les traits de la Femme revêtue de soleil (Ap 12,1), il va oppo­ser une autre femme, toute contraire à la première, ayant pour fonction de rassembler les hommes et de les faire communier au même idéal démoniaque que lui. Si la Femme céleste exprime de façon absolue le primat de la transcendance, Babylone, au contraire, est une femme qui incarne l’immanence la plus radicale. La Femme céleste symbolise l’Église dans sa pureté sans tache ; alors, le Dragon va créer une femme qui symbolise son idolâtrie sans lumière ! À la Femme céleste (l’Église), le Dragon va confronter la Grande Prostituée !

 

Le mystère de Babylone

« Et vint un des sept anges qui avaient les sept coupes, et il parla avec moi, disant : « Viens ! Que je te montre le jugement de la Grande Prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle se sont prostitués les rois de la terre, et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de sa prostitution » » (Ap 17, 1-2).

Jean introduit sa vision de Babylone en la mettant directement en rela­tion avec la septième coupe. On se souvient que le tremblement de terre a scindé la cité en trois parties et que Dieu a décidé sa perte (Ap 16,19). Pour renforcer ce lien, Jean nous déclare que c’est « l’un des sept anges aux sept coupes » qui vient lui montrer l’exécution de la sentence divine sur la ville.

Cette invitation de l’ange à aller contempler le jugement de Babylone est une introduction au reste de la vision, qui nous donne d’emblée les grands traits de cette cité du Dragon. Elle est définie comme « la Grande Prostituée qui est assise sur les grandes eaux ».

Le titre « la Grande Pros­tituée » signifie que la cité est le centre culturel et cultuel de l’idolâtrie démoniaque, puisque, dans la Bible, la prostitution renvoie, sur le plan religieux, à l’idolâtrie. Mais on apprend aussi que la Prostituée est « assise sur les grandes eaux ». Le verbe « asseoir » se réfère à l’idée d’un per­sonnage régnant sur les grandes eaux. Nous découvrirons bientôt la nature de son trône, mais, d’emblée, Jean nous montre la Grande Prostituée régnant à la fois sur la terre et sur la mer. Cette universalité est sa carac­téristique. Babylone se montre capable d’unir ce qui est normalement irrémédiablement séparé, la « mer » et la « terre », les sociologies d’ins­piration païenne et celles d’inspiration juive et chrétienne.

L’ange confie ensuite à Jean le motif qui fonde le rayonnement uni­versel de la ville : « Avec elle se sont prostitués les rois de la terre, et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de sa prostitution. » C’est l’ensemble de la société qui est ici évoqué sous les traits des dirigeants (« les rois de la terre ») et des peuples (« les habitants de la terre »). Chacun des deux groupes a une relation particulière avec la Prostituée : les dirigeants ont communié à l’idolâtrie du Dragon, ce qui est exprimé par le verbe « forniquer » ; les peuples, eux, se sont exaltés par la rup­ture envers les liens moraux de la révélation divine, ce qui est exprimé par le verbe « se saouler » (ou « s’enivrer »). Les rois forniquent avec la prostituée, ce qui montre une intimité plus grande que celle des peuples qui se contentent de s’enivrer du vin de la prostitution de la femme.

L’introduction de l’ange, pour être très concise, n’en est pas moins très riche. La suite du texte nous confirme ses propos.

 

« Et il m’emporta en esprit au désert. Et je vis une femme assise sur une Bête écarlate, pleine de noms blasphématoires, ayant sept têtes et dix cornes. Et la femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, et toute dorée d’or, et de pierres précieuses, et de perles. Elle avait dans sa main une coupe d’or pleine d’abominations, et les impuretés de sa prostitution, et sur son front un nom écrit, un mystère : « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre ». Et je vis cette femme s’enivrer du sang des saints et du sang des mar­tyrs de Jésus. Et, en la voyant, je m’étonnai d’un grand étonnement » (Ap 17, 3-6).

La première chose que découvre Jean, c’est la relation étroite qui existe entre la Prostituée et le Dragon : « Et je vis une femme assise sur une Bête écarlate, pleine de noms blasphématoires, ayant sept têtes et dix cornes. » L’allure générale de la Bête écarlate est exactement celle du Dragon : sa couleur rouge, ses sept têtes et ses dix cornes.

 

À l’imitation de la Femme revêtue de soleil, Babylone nous est pré­sentée rayonnante : « Et la femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, et toute dorée d’or, et de pierres précieuses, et de perles. » Le luxe de la parure de la femme est celui d’une reine. L’expression « étinceler d’or » (littéra­lement « couverte d’or ») choisie par la Bible de Jérusalem est particuliè­rement adaptée. Extérieurement, Babylone se présente comme la ville de la « lumière » par excellence, celle qui illumine les peuples ! Elle trône sur le Dragon lui-même, c’est-à-dire que la cité est fondée entièrement sur l’intelligence et le pouvoir du Dragon. Babylone n’existerait pas sans lui ! On constate, de même, que la couleur rouge des vêtements de la femme est en harmonie avec celle du Dragon, mise particulièrement en relief par l’expression « Bête écarlate ». Pour la femme, le redoublement « pourpre et écarlate » ne laisse pas de doute sur l’importance de cette couleur : elle symbolise sa communion totale avec le Dragon. En outre, cette couleur se réfère au sang des saints et des martyrs (Ap 17,6), dési­gnant le péché de la femme.

 

Dans la Bible, la « coupe » est le symbole de la prospérité matérielle lorsqu’elle est, bien sûr, remplie d’un vin qui n’est pas celui de la colère de Dieu. La coupe de la femme est en « or », ce qui ajoute à sa puis­sance, et elle est remplie « d’abominations et des impuretés de sa prosti­tution ». Le terme « abomination » désigne un acte qui dénature la foi et les commandements contenus dans les Écritures. Il est souvent associé au péché d’idolâtrie, le pire qui se puisse commettre contre Dieu (Dt 13,13-16). Les évangiles ont rendu célèbre l’expression « abomination de la désolation » de Dn 9,27 : « Lors donc que vous verrez l’abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, installée dans le lieu saint… » (Mt 24,15), qui se réfère à une idole prenant la place de Dieu dans le temple de Jérusalem. Ce terme est aussi utilisé pour dénoncer l’injustice, le vol et les autres péchés commis contre les hommes (Dt 25,13-16), Dieu exigeant que la vérité et l’amour soient les normes du compor­tement humain. La coupe remplie d’abominations désigne donc toutes les actions idolâtriques menées par la femme. Quant à l’expression « impu­retés de sa prostitution », elle fait référence aux comportements impurs, au plan moral (les actes concrets), des hommes vivant selon la philoso­phie de la « Prostituée ».

 

Jean insiste sur les caractéristiques de la femme qu’il vient de décrire, et, pour ce faire, il renchérit : « Et sur son front un nom écrit, un mys­tère : « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre » ». Le nom de la femme est un « mystère », terme renvoyant au monde de la foi, à l’au-delà du voile qui cache les réalités immatérielles. C’est le mystère du combat spirituel que Dieu donne à Jean de comprendre dans sa vision de l’Apo­calypse ! Aussi cette contemplation inclut-elle les réalités ténébreuses, dont Babylone est une manifestation. Regarder la ville seulement d’un point de vue extérieur, c’est-à-dire profane, c’est ignorer sa véritable nature et, par là même, le danger qu’elle représente. Babylone est dite « Grande » parce qu’elle est « la mère des prostituées et des abomina­tions de la terre ». Dans le sens couramment utilisé par Jean au long de sa prophétie, la « prostitution » se rapporte à l’idolâtrie, et les « pros­tituées » désignent ici les autres « villes » des nations qui sont aussi des centres de diffusion de l’idolâtrie du Dragon. Quant aux « abomina­tions de la terre », l’expression se rapporte à l’ensemble des valeurs mauvaises prêchées aux hommes, valeurs qui sont autant d’idoles mora­lement répugnantes.

Le tableau ne serait pas au comble de la monstruosité s’il n’évoquait les persécutions perpétrées à l’encontre des chrétiens : « Et je vis cette femme s’enivrer du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus. » Le breuvage procurant à la femme son « ivresse » en dit long sur l’inhuma­nité et la sauvagerie du projet de fondation de Babylone. La Grande Cité est un instrument de mort, non seulement au sens physique, mais surtout au plan spirituel. Il est à noter que Jean évoque ici le sang des martyrs bien sûr, mais qu’il mentionne aussi celui des « saints ». Je pense qu’il ne s’agit pas ici de la mise à mort des saints, le sang pouvant aussi se rapporter à l’idée de « blessure ». J’y vois plutôt, à côté des martyrs (littéralement les « témoins ») qui ont versé leur sang, les souffrances phy­siques et morales endurées par les « saints » pour demeurer fidèles à leur foi, dans un monde désormais dominé par les trois démons. La stupé­faction de Jean est le miroir de tous les croyants qui passent des appa­rences des choses aux réalités du monde des « esprits ». L’expression traduisant l’étonnement de Jean est redondante : « Et en la voyant, je fus étonné d’un grand étonnement ». « être étonné », « être stupéfait », « être émerveillé ». Son sens est très fort dans la Bible et il est lié à une expérience religieuse. Ainsi, à la résurrection, quand Jésus apparaît à ses disciples, ceux-ci sont « étonnés » (Le 24,41). Ce terme traduit une expérience authentiquement spirituelle. Il peut, bien sûr, se rapporter également à une fascination ténébreuse, comme c’était le cas des habitants de la terre au spectacle de la guérison de la plaie mortelle de la Bête de la mer : « Alors étonnée (émer­veillée), la terre entière suivit la Bête » (Ap 13,3).

 

Babylone et les rois de la terre______

« Et l’ange me dit : « Pourquoi t’étonner ? Moi je te dirai le mystère de la femme et de la Bête qui la porte, cette qui a les sept têtes et les dix cornes. La Bête que tu as vue était, et elle n’est plus ; et elle va monter de l’Abîme et aller à sa perte. Et ceux qui habitent sur la terre, et dont le nom ne se trouve pas écrit, depuis la fondation du monde, sur le livre de vie, s’étonneront, en voyant la Bête, de ce qu’elle était, et qu’eue n’est plus, et qu’elle reparaîtra » (Ap 17,7-8).

L’ange explique immédiatement à Jean que la Bête écarlate et la femme sont indissociables au niveau concret. Son exposé porte essentiellement sur l’identification de la Bête. Il ne sera question de Babylone que pour en décrire la fin.

La Bête écarlate est définie comme celle qui « était, n’est plus, et repa­raîtra ». Cette affirmation comporte un problème textuel : comment l’ange peut-il dire à Jean de cette Bête écarlate, qui est là et dont il est en train de parler, qu’elle « n’est plus »? J’ai dit plus haut que cette triple affir­mation doit être comprise à la lumière de l’histoire du Dragon. Après la grande bataille d’Armageddon, la Bête de la mer et le Faux Prophète seront jetés définitivement dans le « lac de feu », et l’on n’entendra plus jamais parler d’eux (Ap 19,20). Le Dragon, en revanche, sera capturé et enchaîné pour mille ans : on pourra dire alors qu’il « n ‘est plus » (Ap 20,2). Mais après les mille ans, le Dragon sera relâché (Ap 20,7) : là il « repa­raît ». Cependant, c’est bien « pour s’en aller à sa perte » qu’il remontera ainsi de l’Abîme, car il échouera dans son attaque du camp des saints, et finalement sera jeté à son tour dans le « lac de feu » (Ap 20,10). Il ne faut donc pas interpréter le présent « n ‘est plus » comme étant celui de la narration ; il s’agit d’un présent « atemporel », qui nous décrit le destin du Dragon « dans l’absolu ». D’ailleurs, ce présent, « n’est plus », ne peut rire appliqué à aucune des deux autres Bêtes qui, à ce moment du récit, sont parfaitement présentes et agissantes. C’est donc après les mille ans (alors que les deux Bêtes de la mer et de la terre ont disparu depuis longtemps) que les habitants de la terre s’émerveilleront du retour de « la Bête » ; lorsque le Dragon réunira de nouveau les hommes pour com­battre les « saints » : il « sortira pour égarer les nations qui sont aux quatre coins de la terre » (Ap 20,8).

Ajoutons enfin que la formule, « elle était, n’est plus, et reparaîtra », qui qualifie la Bête écarlate (le Dragon), est construite symétriquement à celle utilisée par Jean pour qualifier l’Agneau, « il est, il était, et il vient » (Ap 1,4). C’est le verbe « être » au présent qui exprime le dualisme fon­damental des deux personnages : l’Agneau possède la plénitude de l’être (« il est »), tandis que le Dragon est promis à un sort éternel sans destin (« il n’est plus ») !

 

« Ici est l’intelligence qui a de la sagesse : les sept têtes sont sept montagnes sur lesquelles la femme est assise. Ce sont aussi sept rois ; cinq sont tombés, l’un existe, l’autre n’est pas encore venu, et quand il viendra, il doit demeurer peu (de temps). Et la Bête qui était et n’est plus est elle-même un huitième (roi) ; et elle est des sept, et elle va à sa perte. Et les dix cornes que tu as vues sont dix rois qui n’ont pas encore reçu la royauté, mais qui reçoivent pouvoir comme rois, pour une heure, avec la Bête. Ceux-là n’ont qu’un dessein, et ils donnent leur puissance et leur pouvoir à la Bête. Ceux-là feront la guerre à l’Agneau, et l’Agneau les vaincra, parce qu’il est Seigneur des seigneurs et Roi des rois, et ils (vaincront), ceux qui sont avec lui, les appelés, et les élus, et les fidèles » (Ap 17,9-14).

Pour la seconde fois dans sa prophétie, Jean invite le lecteur à avoir un « esprit doué de sagesse ». On se souvient d’une invitation identique à propos du calcul du chiffre de la Bête (Ap 13,18). Cette fois, les termes du problème sont plus compliqués : il s’agit d’identifier les sept têtes de la Hôte écarlate, qui sont à la fois des montagnes et des rois.

Dans l’Ancien Testament, la « montagne » est souvent le symbole d’une nation ou d’un royaume (Ez 35,2). La montagne est une fortification naturelle, où l’on construisait les villes pour mieux les défendre. Ce peut être aussi fréquemment un symbole religieux : le « mont Sion – symbolise Jérusalem et le Temple (Is 24,23). La « montagne » peut également être une référence à des lieux idolâtriques (l R 11,7). Au plan moral, le symbole de la montagne se rapporte à la puissance et à l’orgueil (Is 51,25). Pour la Grande Prostituée, les sept montagnes qui la portent sont tout la fois des royaumes (des nations) et des hauts lieux de l’idolâtrie du Dragon. Ces sept « montagnes » assurent la puissance de Babylone.

 

C’est le mystère du mal en lui-même que Jean veut nous faire contem­pler. Le mal est un état de rupture avec Dieu, une révolte contre le Créa­teur, qui conduit le Dragon à la perte de la « finalité » universelle des êtres spirituels. Il devient à lui-même sa propre fin. Le débordement des dix cornes exprime l’impossible « repos » dans l’œuvre accomplie, puisque cette œuvre n’est jamais parfaite et qu’elle ne pourrait l’être qu’en étant reçue par Dieu. Ainsi, l’édification de Babylone ne peut conduire, en fin de compte, qu’à sa destruction. Dans sa rage de voir l’histoire de la tour de Babel conduire une seconde fois vers l’abandon du chantier et l’éparpillement des hommes, ce que les anges aux coupes menacent de réa­liser bientôt, le Dragon détruit la cité purement et simplement. C’est une rage irrationnelle qui l’enflamme. Cette rage est, certes, dirigée contre Dieu ; mais, ne pouvant atteindre son adversaire divin, il se tourne avec ses dix cornes contre Babylone, contre son œuvre. C’est pourquoi, dans le passage suivant, Jean déclare : « Car Dieu leur a mis au cœur d’exé­cuter son dessein » (Ap 17,17). Le mystère du mal est un mystère de divi­sion. Le mal conduit fatalement à l’autodestruction celui qui s’y adonne. Le secret du processus de la chute de Babylone, c’est cette pulsion spi­rituelle d’autodestruction, inhérente au père des Ténèbres.

 

« Et il me dit : « Les eaux que tu as vues, où la Prostituée est assise, ce sont des peuples, et des foules, et des nations et des langues. Et les dix cornes que tu as vues et la Bête haïront la Prostituée, et ils la ren­dront déserte et nue, et ils mangeront ses chairs et la consumeront par le feu. Car Dieu leur a mis au cœur d’exécuter son dessein, d’exécuter un seul dessein et de donner leur royauté à la Bête, jusqu’à ce que soient achevées les paroles de Dieu. Et la femme que tu as vue, c’est la Grande Cité qui a la royauté sur les rois de la terre » (Ap 17,15-18).

La Prostituée qui, grâce à la Bête écarlate sur laquelle elle est « assise », règne pour l’instant sur les « rois de la terre » et des peuples nombreux, va cependant s’écrouler. Là encore, tout comme dans l’ensemble de la prophétie, c’est Dieu qui a l’initiative de l’offensive contre les forces des Ténèbres. Ainsi, le déclenchement de l’ouverture des sceaux, puis les trompettes et les coupes sont des initiatives divines. Il en va de même pour Babylone, dont le Seigneur a décidé la chute lors de la septième coupe. La modalité qu’il choisit est de provoquer une crise interne parmi les protagonistes des Ténèbres : « Car Dieu leur a mis au cœur d’exécu­ter son dessein ». Nous venons de voir que cette crise interne est une description allégorique de l’intériorité du Dragon, dont le but est de nous faire comprendre une vérité importante, essentielle : la rupture avec la finalisation de l’esprit en Dieu mène jusqu’à l’absurde et l’autodestruction. Babylone est vouée à la « confusion » !

Les dix cornes et la Bête elle-même abattront brutalement la Grande Cité. Les images utilisées par Jean évoquent le pillage et la destruction complète, dans un mouvement de déchaînement irréversible : « Ils la ren­dront déserte et nue, et ils mangeront ses chairs et la consumeront par le feu ». Après la chute de Babylone, le Dragon continuera, certes, de régner avec les deux Bêtes sur le monde, mais sur un monde où la « lumière » de la Grande Cité aura cessé d’enthousiasmer les hommes. L’illusion du mythe édénique de Babylone se sera évanouie.

 

La chute de Babylone

« Après cela, je vis un autre ange descendre du Ciel avec un grand pouvoir, et la terre fut illuminée de sa gloire. Et il cria d’une voix puis­sante : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande, et elle est devenue une demeure de démons, et un repaire pour tout esprit impur, et un repaire pour tout oiseau impur et répugnant, parce que toutes les nations ont bu du vin de sa furieuse prostitution, et que les rois de la terre se sont prostitués avec elle, et que les marchands de la terre se sont enrichis de la puissance de son luxe ». Et j’entendis une autre voix venant du Ciel, qui disait: « Sortez de chez elle, ô mon peuple, pour ne pas vous associer à ses péchés et pour ne pas rece­voir de ses plaies. Car ses péchés se sont amoncelés jusqu’au Ciel, et Dieu s’est rappelé ses injustices. Payez-la comme elle-même a payé, rendez-lui au double selon ses œuvres ; dans la coupe où elle a versé, versez-lui le double. Autant elle a étalé de gloire et de luxe, autant donnez-lui de torture et de deuil Parce qu’elle dit en son cœur: Je trône en reine, et je ne suis pas veuve, et je ne verrai pas le deuil — voilà pourquoi, en un seul jour arriveront ses plaies : peste, et deuil et famine. Et elle sera consumée par le feu, parce qu’il est puissant, le Seigneur Dieu qui l’a jugée » » (Ap 18, 1-8).

L’ange qui a instruit Jean sur le mystère de Babylone n’est pas des moindres, puisqu’il est l’un des sept anges aux sept coupes. À présent, c’est encore un ange très glorieux qui vient annoncer la chute de Baby­lone : « Je vis un autre ange descendre du Ciel avec un grand pouvoir, et la terre fut illuminée de sa gloire. » Le « grand pouvoir » indique sa hié­rarchie et son autorité. Il annonce que Babylone est tombée, et qu’elle est vouée à être le repaire des esprits et des animaux impurs. Isaïe avait, en effet, prophétisé que Babylone deviendrait « le repaire des bêtes du désert » (Is 13, 2l), et Jérémie conclut son oracle contre cette cité en insis­tant sur la répercussion universelle de sa destruction : « Au bruit de la prise de Babylone, la terre tremble, un cri se fait entendre parmi les nations » (Jr 50,46). L’ange annonce la chute définitive de la Grande Cité qui ne dominera plus jamais les nations.

À la fornication des rois de la terre et à l’enivrement des nations, déjà mentionnés (Ap 17,2), Jean ajoute maintenant un troisième élément : « Les marchands de la terre se sont enrichis de la puissance de son luxe. » La seconde voix céleste entendue par Jean (Ap 18,4) dénonce l’orgueil de Babylone, ainsi que ses méfaits. Le thème du commerce en tant que puis­sance hostile à Dieu est présent dans l’Ancien Testament. Les oracles du prophète Ézéchiel contre Tyr sont exemplaires à cet égard. Tyr était une grande cité cananéenne, sise au bord de la mer et construite sur un pic réputé imprenable. C’était une ville commerçante très prospère : « Tous les vaisseaux de la mer et leurs marins étaient chez toi pour échanger ta denrées » (Ez 27,9). Cet enrichissement n’est pas indifférent aux yeux du prophète Ézéchiel, car il est le chemin qui mène à l’opposition à Dieu Ainsi le roi de Tyr est-il dénoncé pour son orgueil : « Par l’étendue de ta sagacité, par ton commerce, tu as multiplié tes richesses, et ton cœur s’est exalté à cause de tes richesses » (Ez 28,5). Cet orgueil a tellement frappé Ézéchiel, qu’il a vu dans le roi de Tyr une vivante icône du Diable lui-même (Ez 28,12-17). Comme le Diable, le roi de Tyr était originellement une créature lumineuse : « Tu étais un modèle de perfection, plein de sagesse, et parfait en beauté » (Ez 28,12). Puis, ce fut le temps de la chute à cause du commerce qui le rendit orgueilleux : « Par l’activité de ton commerce, tu t’es rempli de violence et de péchés » (Ez 28,16). La malhon­nêteté fut la dynamique de sa réussite, ce qui l’a finalement rendu « impur » religieusement parlant : « … par l’injustice de ton commerce, tu as profané tes sanctuaires » (Ez 28,18). On peut dire que le roi de Tyr est une préfiguration à la fois de la Prostituée et du Dragon qui la porte

Jean, dans la lettre à l’Église de Laodicée, a déjà évoqué l’orguel qu’inspiré la richesse : « Tu te dis : me voilà riche, je me suis enrichi e, je n’ai besoin de rien » (Ap 3,17). Il s’agit d’un danger spirituel de premier plan, ce que Jésus souligne de manière très vive : « Ainsi, puisque te voile tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche » (Ap 3,16). L’au­tosatisfaction du riche, alors, est d’ordre idolâtrique ! On se souvient de l’avertissement du Christ dans les évangiles, mettant en balance Dieu et l’argent : « Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon (l’argent) » (Mc 6,24). La richesse recèle cet étrange et redoutable pouvoir de prendre toute la place dans le cœur de l’homme s’éloignant de Dieu, devenant une fin en soi et justifiant la trahison de la vérité et de l’amour. La richesse donne l’illusion à ses adorateurs d’être des « dieux ». Elle le pousse aussi à tout sacrifier pour elle, jusqu’à leur propre bonheur ! Baby­lone est le haut lieu de l’orgueil, de l’autosatisfaction, de l’argent, du luxe, des plaisirs et d’innombrables injustices. Son autosatisfaction est soulignée par Jean : « Je trône en reine, et je ne suis pas veuve, et je ne verrai pas le deuil ». L’époux de la Grande Cité, c’est le Dragon, qui pourtant détruira lui-même Babylone et toute sa prospérité.

Cet orgueil de la richesse nécessite de la part des croyants de prendre vraiment leurs distances vis-à-vis d’un péché conduisant à une perte inéluctable : « Sors de la ville, ô mon peuple ». Cette recommandation rap­pelle celle que Jésus a faite lui-même dans les discours eschatologiques : « Que ceux qui seront dans la ville s’en éloignent » (Lc 21,21). Le contexte est celui de l’installation de l’Abomination de la désolation (une idole) dans le temple de Jérusalem et de la prise de la Ville sainte, qui marquent dans ces discours des évangiles le début des événements apo­calyptiques proprement dits (Mt 24,15). Dans l’Apocalypse, l’important est de ne pas être « complice de ses fautes », ce qui renvoie au plan moral. L’important est moins de se trouver « physiquement » dans la ville au moment de son châtiment que d’être en communion avec les valeurs et les mœurs de la Prostituée. Babylone, en effet, a une étendue qui couvre toute la terre. Elle constitue un immense réseau reliant les habitants du monde ; dès lors, l’action de « sortir de la ville » ne peut être que d’ordre spirituel.

 

« Et ils pleureront et se frapperont la poitrine à son sujet, les rois de la terre qui se sont prostitués avec elle et ont partagé son luxe, lorsqu’ils verront la fumée de son incendie. Se tenant au loin par peur de sa torture, ils diront : « Malheur ! Malheur ! La grande ville, Baby­lone la ville puissante ! Car en une heure est venu ton jugement ! » Et les marchands de la terre pleurent et mènent le deuil sur elle, parce que personne n’achète plus leur cargaison : cargaison d’or, et d’argent, et de pierres précieuses, et de perles, et de lin fin, et de pourpre, et de soie, et d’écarlate ; et tout bois odorant, et tout objet d’ivoire, et tout objet de bois très précieux, et de bronze, et de fer, et de marbre ; et cannelle, et amome, et parfums, et essences, et encens, et vin, et huile, et fleur de farine, et blé, et bestiaux, et brebis; avec des chevaux, et des chariots, et des esclaves, et des marchandises humaines… Et les fruits que convoitait ton âme s’en sont allés loin de toi, et tout ce qu’il y a d’exquis et de splendide est perdu pour toi, et jamais, jamais plus on ne les retrouvera ! Les marchands de (tout) cela, qui s’étaient enri­chis par elle, se tiendront au loin par peur de son supplice; pleurant et menant le deuil, ils diront : « Malheur ! Malheur ! la grande ville ! Elle était vêtue de lin fin, et de pourpre, et d’écarlate, et toute dorée d’or, et de pierres précieuses et de perles ; et en une heure a été dévastée tant de richesse! » Et tout pilote et tout caboteur, et les matelots et tous ceux qui exploitent la mer se tinrent au loin ; et ils criaient, en regardant la fumée de son incendie : « Qui était semblable à la grande ville ? » Et ils lancèrent de la terre sur leurs têtes, et ils criaient, pleurant et menant le deuil: « Malheur! Malheur! la grande ville, où de son opulence s’étaient enrichis tous ceux qui ont des bateaux sur la mer; et en une heure elle a été dévastée ! » Exulte à son sujet, Ciel, et vous, les saints, et les apôtres, et les prophètes ; car, en la jugeant, Dieu vous a fait justice » (Ap 18,9-20).

Trois chœurs entonnent une lamentation sur Babylone : les rois de la terre, les marchands et enfin les marins.

La lamentation des rois est la plus courte : elle a pour thème les plaisirs sensuels.

Celle des marchands est la plus développée : elle est centrée sur le luxe.

Enfin, la lamenta­tion des marins nous parle du profit. Cette triple lamentation met sous les yeux du lecteur de l’Apocalypse tous les plaisirs matériels qui consti­tuent, pour les habitants de la terre, une dimension importante du mythe de la Grande Cité.

 

La lamentation des rois de la terre met en relief les plaisirs sensuels dont Babylone est le symbole : « Et ils pleureront et se frapperont la poi­trine à son sujet, les rois de la terre qui se sont prostitués avec elle et ont partagé son luxe ». Les deux termes employés ici pour désigner les plai­sirs goûtés par les rois peuvent avoir plusieurs sens possibles. Le pre­mier est le verbe porneuô que nous avons souvent rencontré déjà dans le texte de Jean et qui signifie tour à tour « se prostituer », « forniquer » ou « adorer les idoles ». Quant au second, il s’agit du verbe « strèniaô » qui signifie « étaler son luxe », « être insolent », « vivre de façon sensuelle » ; disons, « vivre dans la sensualité ou le luxe ». Les mœurs de Babylone reflètent un véritable culte de la sensualité, allant jusqu’à l’ivresse : « Les habitants de la terre se sont saoulés du vin de sa prostitution » (Ap 17,2). Tous ces mots jouent simultanément sur un double registre, celui du culte idolâtrique et celui des plaisirs de la chair. C’est normal, puisqu’à Babylone ils s’appellent l’un l’autre. Le sexe, l’ivresse, la bonne chair et tous les autres plaisirs que le luxe permet, sont les valeurs morales de la Grande Prostituée. À travers ces plaisirs, il ne s’agit pas de faire grandir les hommes ; au contraire, il faut les asservir par un enfouissement radical dans la matérialité, dans l’union à la matière, dirai-je. De quoi pourront bien s’entretenir ces hommes repus de toutes les formes de la jouissance ? Certainement pas de la vie éternelle !

 

La lamentation des marchands met en lumière le luxe inouï de la Grande Cité. Jean se complaît à nous montrer ses meilleurs produits : les métaux et les pierres précieuses, les plus beaux tissus, les bois odorifé­rants et les objets décoratifs, les parfums, le vin, l’huile, les céréales, les bestiaux, les chevaux et les chars, et enfin les esclaves. Bien sûr, la liste est loin d’être complète, mais elle suffit à donner le ton. Il convient de relever les deux derniers produits mentionnés : « des esclaves et des mar­chandises humaines ». Pour Jean, il s’agit de nous expliquer que tout cet appétit sans frein pour le luxe conduit à l’asservissement de l’homme. C’est pourquoi la mention des esclaves vient conclure la liste, dont elle est le point culminant. Les deux termes grecs adoptés ici par Jean (esclaves et marchandises humaines) sont équivalents au regard du monde social : tous deux désignent les esclaves. En revanche, leur traduction littérale est très instructive au plan spirituel. Les deux mots qu’utilisé Jean sont les « corps » (marchandises) et les « âmes humaines » (esclaves). C’est l’homme considéré dans les deux dimensions de son être qui est décrit. Jean veut nous avertir : tout ce luxe dont se repaît Babylone conduit à l’asservis­sement total de l’humanité. L’idolâtrie conduit à l’esclavage physique et spirituel ceux qui lui vouent un culte ! La longue liste de Jean n’est pas gratuite. C’est sur l’ensemble de ces produits que les marchands faisaient leurs principaux bénéfices. Ils reflètent pour nombre d’entre eux les préoc­cupations très sensuelles des acheteurs.

 

La lamentation des marins souligne le mouvement général engendré par le commerce de Babylone, évalué en termes de profit. Toute une catégorie de « sous-traitants » (les marins) vit du seul transport des mar­chandises. La Grande Cité est représentée symboliquement sous la forme d’une ville, parce qu’elle rassemble et unit les hommes. Cependant, elle est beaucoup plus qu’une ville, puisqu’elle a les dimensions du monde. Il faut l’imaginer davantage, comme je l’ai dit, sous la forme d’un immense réseau reliant tous les habitants de la terre. Dans ce contexte, les inter­médiaires assument un rôle important, car il leur revient de relier concrè­tement les producteurs et les destinataires locaux avec l’ensemble de Babylone. La ville symbolise à la fois le lieu où convergent les richesses, et celui d’où elles repartent pour être vendues aux habitants de la terre. Le commerce devient tout à la fois le symbole et l’instrument du mou­vement qui qualifie la « vie » factice de Babylone. Il s’agit d’un mouve­ment circulaire, reliant sans cesse la source à elle-même, un jeu infini de reflets entre deux miroirs ! L’immanence, c’est-à-dire le monde pris comme sa propre fin, est le dogme de la Grande Cité et son principe de mouvement. Le pouvoir mondial de Babylone exclut toute forme de commerce parallèle. C’est un monopole tyrannique : « Nul ne pourra rien acheter ni vendre s’il n’est marqué au nom de la Bête ou au chiffre de son nom » (Ap 13,17). À Babylone, rien qui ne puisse tourner le regard des hommes vers le Ciel !

 

La triple complainte sur Babylone anticipe la réalisation de sa chute. Les rois, les marchands et les marins ont soin de rester à distance pour la pleurer. Leurs lamentations montrent aussi l’endurcissement de leurs cœurs : ils ne se convertissent pas à la vue de ce grand signe que Dieu leur donne. En revanche, les croyants sont invités à se réjouir avec tout le Ciel. Ceux qui peuvent exulter de manière particulière sont les « saints, apôtres et prophètes ». Manifestement, ces trois catégories de chrétiens, placés en symétrie avec les trois chœurs de pleureurs, représentent les adversaires les plus acharnés de Babylone.

 

« Et un ange puissant prit une pierre comme une grande meule et la jeta dans la mer, en disant : « Ainsi, d’un coup, sera jetée Babylone, la Grande Cité, et jamais plus on ne la trouvera. Et la voix des citharistes, et des musiciens, et des flûtistes, et des trompettistes jamais plus ne s’entendra chez toi; et aucun artisan d’aucun art jamais plus ne se trouvera chez toi; et le chant de la meule jamais plus ne s’en­tendra chez toi ; et la lumière de la lampe jamais plus ne brillera chez toi ; et la voix de l’époux et de l’épousée jamais plus ne s’entendra chez toi, parce que tes marchands étaient les grands de la terre, parce que toutes les nations ont été égarées par ta sorcellerie, et que chez toi on a trouvé le sang des prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont été égorgés sur la terre » » (Ap 18,21-24).

La dernière « complainte » sur Babylone est entonnée par l’ange e n’a rien de nostalgique. Elle célèbre la malédiction éternelle de la Grande Prostituée.

Dans ses oracles sur les nations, le prophète Jérémie reçut l’ordre de consigner celui sur Babylone dans un rouleau et de le jeter dans l’Euphrate, le fleuve désignant la culture babylonienne : « Et lorsque tu auras achevé de lire ce livre, tu y attacheras une pierre et tu le jetteras au milieu de l’Euphrate ; tu diras: c’est de cette façon que s’abîmera Babylone, et elle ne se relèvera pas » (Jr 51,63-64). Le geste symbolique de l’ange est du même ordre que celui de Jérémie. Quant à la « meule », Jésus lui-même utilise cette image pour mettre en garde celui qui menace la foi de son prochain : « Mieux vaudrait pour lui qu’on lui ait passé une meule d’âne autour du cou et qu’on l’ait jeté dans la mer » (Mc 9,42). Tel est le destin de Babylone, prédit par l’ange, car la cité a fait perdre la foi à de nom­breux hommes. Sa chute sera brutale et imprévisible, ce qui caractérise les interventions divines. Effectivement, les rois, les marchands et les marins qui se sont lamentés sur elle ont tous souligné avec stupeur la rapidité de l’écroulement d’une réalité sociologique aussi puissante : « Une heure a suffi pour consommer sa ruine » (Ap 18,19). Cette « heure », qui exprime l’idée d’un temps très bref, correspond au temps du règne des dix rois (Ap 17,12) responsables de la destruction de Babylone. Leur succès (leur « règne ») sera de bien courte durée.

La liste des habitants de Babylone énoncée par l’ange achève de bros­ser le tableau d’ensemble de la Grande Cité. Le travail est représenté par les artistes (musiciens et chanteurs) et les artisans (tous les métiers) qui se disputent la première place dans le monde de Babylone, où l’activité est tournée tout autant vers les plaisirs que vers les besoins objectifs. La vie domestique à Babylone est également dépeinte, mais sous une forme évocatrice : le « bruit de la meule » (l’activité domestique), la « lumière de la lampe » (la présence familiale), la « voix du jeune époux et de l’épou­sée » (l’amour humain qui fait que le monde est vraiment habité). Les signes de la vie (et non pas la vie elle-même) disparaîtront, nous dit Jean, ce qui est une manière de signifier que le récit de la chute de Babylone est métaphorique. Il ne s’agit pas tant pour lui de s’attacher à décrire la destruction de la population qui l’habite que de dépeindre l’anéantissement d’une « structure » sociale (la gestion de la vie) : l’orga­nisation commerciale et idéologique de la Grande Cité. Tout se passe comme si les hommes désertaient la ville, qui n’est, en définitive, qu’une » structure » : l’image de la Bête. Effectivement, au moment du jugement dernier (Ap 20), il ne sera pas fait mention de Babylone, car elle n’est pas un être spirituel proprement dit1. En ce qui regarde les hommes, il leur est demandé de sortir spirituellement de la ville, au lieu de regretter nostalgiquement son règne (Ap 18,4). Celui qui ne sortira pas de son chagrin suivra inéluctablement le Dragon et les deux Bêtes jusqu’à Armageddon. En cela consistera sa perte.

 

La conclusion reprend le chef d’accusation énoncé au début de la des­cription de Babylone (Ap 17,1-2). Et le « jugement de la Grande Prostituée » qui commençait alors, s’achève à présent : « Parce que tes marchands étaient les grands de la terre, parce que toutes les nations ont été égarées par ta sorcellerie, et que chez toi on a trouvé le sang des prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont été égorgés sur la terre. »

 

« Après cela, j’entendis comme une voix forte de foule nombreuse, dans le Ciel, qui disait : « Alléluia ! Le salut, et la gloire et la puissance sont à notre Dieu ; car véridiques et justes ses jugements ! Car il a jugé la Grande Prostituée qui a corrompu la terre par sa prostitu­tion, et il a vengé le sang de ses serviteurs de sa main ». Et une seconde fois ils dirent : « Alléluia ! Et sa fumée monte pour les éternités d’éter­nités ! » Et les vingt-quatre Vieillards et les quatre Vivants tombèrent et se prosternèrent devant le Dieu qui est assis sur le trône, en disant : « Amen ! Alléluia ! » Et d’auprès du trône sortit une voix, qui disait : « Louez notre Dieu, vous tous ses serviteurs, vous qui le craignez, les petits et les grands » » (Ap 19,1-5).

C’est par ces mots que Jean proclame la destruction de Babylone : « Sa fumée monte pour les éternités d’éternités ». L’image est celle d’un incendie, déjà évoqué plus haut en préambule aux trois lamentations : « Ils pleureront… quand ils verront la fumée de ses flammes » (Ap 18,9).

La nouvelle de la chute de Babylone provoque une immense accla­mation dans le Ciel. Dieu est salué pour avoir anéanti la grande séduc­trice du monde et « vengé », c’est-à-dire fait triompher, ceux qui avaient travaillé en son nom à cette chute. Cette acclamation céleste est univer­selle, puisque les deux chœurs les plus élevés, les Vieillards et les Vivants, entrent alors en adoration.

 

Résumé

Babylone est un « mystère », figuré sous les traits d’une Prostituée assise sur une Bête écarlate, c’est-à-dire le Dragon. Elle est aussi une ville sise au bord « des grandes eaux », représentant les nations de la terre entière.

Babylone est la création du Dragon, érigée en antithèse de la « Femme revêtue de soleil » (Ap 12). Le mystère de la chute de Babylone se comprend en résolvant l’énigme des sept rois et des dix cornes. Ce sym­bole renvoie au mystère du Dragon qui, par son déséquilibre constitutif (sept têtes seulement pour dix cornes), sera lui-même l’artisan de la des­truction de la Grande Cité. Le mystère de la chute de Babylone nous fait toucher du doigt le mystère du mal.

La Grande Prostituée qui rayonne sur le monde entier est une immense organisation commerciale, détenant le monopole des échanges, et servant à véhiculer l’idéologie du Dragon. Elle est l’icône d’une vision paradisiaque d’un monde vouant un culte à la matérialité et à tous les plaisirs de la vie.

Cependant, le temps de sa destruction est proche. Aussi Dieu demande-t-il aux croyants de sortir spirituellement de la ville : de ne pas communier à des valeurs qui mènent inéluctablement au culte idolâtrique de l’imma­nence. Il sera difficile aux habitants de la terre de renoncer au mythe du paradis terrestre incarné par Babylone.

1 Les personnages démoniaques jetés dans le « lac de feu » sont le Dragon, la Bête de la mer, le Faux Prophète, la Mort et l’Hadès. Il n’est pas fait mention de Babylone, et pas davantage de la Bête écarlate, puisqu’elle n’est autre que le Dragon lui-même.

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