Dans Parole de Dieu

Apocalypse : fin du monde ou révélation du combat spirituel ? Illustré avec les miniatures du Beatus de la Seu d’Urgell (Xèsiècle). DOUZIEME PARTIE

Introduction

Nous arrivons à l’issue du combat spirituel que Jean nous a décrit si minutieusement tout au long de sa prophétie. Une première partie décrit la bataille finale d’Armageddon qui conclut l’affrontement de la Lumière et des Ténèbres dans le monde. Une période de mille ans de paix suivra encore cette bataille, avant l’ultime affrontement, où le Dragon sera cette fois définitivement vaincu. Le Jugement dernier (Ap 20,11-15) achève logi­quement cette première partie. Une seconde partie est constituée par la reprise plus détaillée de la période des mille ans (Ap 21), puis de la vie éternelle qui clôt le texte (Ap 22).

Le récit de la chute de Babylone prépare directement l’épisode d’Armageddon. Babylone, nous venons de le voir, est la dernière des sept « grandes figures » qui balisent les textes relatifs au thème du combat spirituel se déroulant sur la terre. Le Dragon et les deux Bêtes qu’il a suscitées sont parvenus à séduire les habitants de la terre, établissant même une struc­ture sociale pour incarner et imposer leur idéologie démoniaque : Baby­lone. Cependant, par les fléaux des coupes (Ap 16), Dieu fragilisa l’œuvre du Dragon et de ses deux sbires, les faisant sortir de leurs gonds. À la sixième coupe, en effet, l’assèchement de l’Euphrate, réalisé en vue de livrer le passage aux « rois de l’Orient » (les armées de l’Agneau), contraint le Dragon et les deux Bêtes à aller « vers les rois du monde entier, en vue de les rassembler pour la guerre du grand Jour de Dieu, le Tout-Puissant » (Ap 16,16). C’est la bataille d’Armageddon qui se prépare !

Dans le chapitre précédent, Jean nous a narré l’épisode de la chute de Babylone, qui représentait l’ultime occasion de conversion pour les hommes. Les épisodes d’Armageddon et du Jugement dernier vont nous dévoiler le choix définitif des habitants de la terre.

 

Armageddon

« Et j’entendis comme une voix de foule nombreuse, et comme une voix de grandes eaux, et comme une voix de puissants tonnerres qui disaient : « Alléluia ! Car il est entré dans son règne, le Seigneur notre Dieu, le Tout-Puissant. Réjouissons-nous, et exultons, et donnons-lui la gloire; car elle est venue, la noce de l’Agneau, et sa femme s’est apprê­tée, et il lui a été donné de se vêtir d’un lin fin, splendide, pur » – et ce lin fin, ce sont les œuvres de justice des saints. Et il me dit : « Écris : Heureux ceux qui sont appelés au repas de noce de l’Agneau ! » Et il me dit : « Ce sont les paroles véridiques de Dieu ». Et je tombai à ses pieds pour me prosterner devant lui. Et il me dit : « Garde-t-en bien ! Je suis un serviteur comme toi et tes frères qui ont le témoignage de Jésus ; devant Dieu prosterne-toi. Car le témoignage de Jésus, c’est l’es­prit de la prophétie » » (Ap 19, 6-10).

La première clameur de la « foule immense » au Ciel a retenti pour ovationner la destruction de Babylone (Ap 19, 1-5). Notre passage nous fait entendre la seconde acclamation de la foule céleste. Elle prolonge la pre­mière qui célébrait la victoire de Dieu ayant mis à bas le pouvoir de séduction de la Grande Cité ; en même temps, cette ovation anticipe la victoire future d’Armageddon, qui, évidemment, ne fait aucun doute pour les habitants du Royaume des Cieux. Il s’agit d’une clameur du Ciel tout entier : « Car il est entré dans son règne, le Seigneur notre Dieu, le Tout-Puissant ». Dieu est acclamé dans sa toute-puissance qui va mettre fin au règne du Dragon sur la terre ; mais il est immédiatement loué pour une œuvre également très attendue : les noces de l’Agneau et de son épouse (l’Église).

Au long de sa prophétie, Jean nous a présenté Jésus-Christ sous les traits du chef des armées célestes : son autorité repose sur sa parfaite communion avec la volonté du Père ; le sacrifice de la croix est son titre de gloire (« un Agneau comme égorgé »). Jean, à présent, à travers l’image de la relation nuptiale du Christ et de l’Église, nous montre de façon sur­prenante l’amour de l’Agneau pour les hommes.

 

Le thème des noces est, par excellence, biblique. Dans l’Ancien Testament, on le trouve chez les pro­phètes et il culmine de façon magnifique avec le Cantique des cantiques. Dieu est présenté dans ces textes comme l’époux du peuple élu. Pourtant, l’amour de Dieu est malheureusement trompé par les infidélités religieuses (l’idolâtrie) ou morales (l’injustice) de son peuple, et il lui faut sans cesse reconquérir le cœur de son épouse infidèle (Os 2,4). Le thème des noces est utilisé non seulement pour faire mémoire de l’alliance initiale, mais aussi pour célébrer les conversions de l’épouse (Is 54,5). Il est encore le sujet de prédilection pour parler de l’amour divin en général, comme c’est le cas dans le Cantique des cantiques. Dans le Nouveau Testament, l’épisode des noces de Cana nous présente symboliquement le Christ comme étant l’Époux de l’Église. Tandis que, dans son évangile, Jean nous présente les noces messianiques (Cana) au début de sa narration, dans l’Apocalypse, c’est à la fin qu’elles sont décrites; le livre de l’Apo­calypse nous dévoile la réalisation plénière de ce qu’annonçait l’évangile de Jean.

Le cri de l’« Alléluia » (littéralement « louez Dieu ») vient souli­gner l’attente ardente dont ces noces faisaient l’objet de la part des croyants et de toutes les créatures du Ciel. Toute l’espérance de l’Apo­calypse se cristallise autour de la célébration imminente des noces de l’Agneau. Pour pouvoir être associé à cette clameur céleste, et entrer dans la perspective du transport amoureux de l’épouse du Cantique des can­tiques envers l’Époux : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche » (Ct 1,2) il faut renoncer aux aspirations d’un bonheur d’ordre matériel. La victoire de l’Agneau n’est pas seulement un succès remporté contre les Ténèbres elle est le triomphe de l’amour du croyant, qui enfin peut se reposer dans les bras du Bien-Aimé.

L’épouse (les croyants) « s’est apprêtée » ; elle s’est faite belle, nous dit Jean, d’une beauté céleste qui est pureté du cœur : « Et il lui a été donné de se vêtir d’un lin fin, splendide, pur – et ce lin fin, ce sont les œuvres de justice des saints. » Le lin d’une blancheur éclatante (littéralement « d’un lin brillant et pur ») est l’habit de noces, celui dont est démuni le mauvais convive de la parabole de Jésus (Mt 22,11). Or, porter le vête­ment immaculé, c’est la condition indispensable pour entrer en commu­nion avec Dieu, communion dont le repas est le symbole. Et c’est parce qu’il n’est pas revêtu du vêtement immaculé, que Dieu chasse le mau­vais convive « dehors, dans les ténèbres » (Mt 22,13). Le salut exige l’enga­gement actif dans le combat spirituel qui, à son tour, impose un amour authentique envers l’Agneau, l’Époux de l’âme. Nous avons rencontré ce vêtement blanc au long du texte de l’Apocalypse. Le croyant doit le dési­rer et faire ce qu’il peut pour le mériter ; mais le vêtement blanc est tou­jours un don reçu des mains de Dieu. Personne ne peut se purifier lui-même ; Dieu seul peut opérer cette transfiguration de l’homme.

La prosternation inopportune de Jean, interrompue par son guide angélique, souligne combien le thème des noces messianiques est ultime dans l’ordre du salut. Avec ces noces, tout est accompli. C’est ce que Jean res­sent vivement au moment même où il en reçoit l’annonce de l’ange. D’où son mouvement spontané d’adoration1. L’ange, à la fois humble et ferme, après avoir corrigé Jean avec bienveillance, ajoute de façon un peu énigmatique : « Car le témoignage de Jésus, c’est l’esprit de la prophétie ». La mise en garde de l’ange concerne la manière de lire l’Apocalypse. On peut, en effet, rester seulement au niveau de l’histoire du monde, en oubliant l’essentiel, c’est-à-dire le renouvellement du cœur visé par le Christ, le « témoignage de Jésus ». L’esprit qui « anime » cette prophétie, c’est l’esprit de Jésus ; hors de cette finalité, on perd de vue la leçon spirituelle qu’il veut donner. Par exemple, si je pose le « monde » comme finalité de ma lecture de l’Apocalypse, alors la transfiguration finale de la terre me semblera être une destruction pure et simple. Or, si le mot « apocalypse » signifie en grec « révélation » (tout le contraire de « destruction »), c’est pour faire comprendre au lecteur qu’il lui faut contem­pler non pas ce qui est « fluide » et changeant, mais ce qui est le principe et l’aboutissement même des êtres et des choses, c’est-à-dire Dieu. Les lectures « profanes » du texte johannique sont toujours des scénarios « catastrophe », qui n’ont aucune relation avec le sens spirituel de la prophétie : la révélation de l’Agneau. En nous faisant contempler la fin de l’histoire et celle du monde matériel, Jean ne développe pas une vision pessimiste de la condition humaine ! Tout au contraire, c’est la « nouveauté » absolue, la transfiguration du monde qu’il nous donne à contempler. Et, pour ce faire, l’ange souligne l’importance de la finalité de la révélation prophétique reçue, sa clef de lecture en quelque sorte : « Le témoignage de Jésus ». Cette expression renvoie tout autant aux évangiles, où Jésus a rendu témoignage de la volonté du Père pour le monde, qu’au texte de l’Apocalypse lui-même, où l’Agneau réalise totalement les plans divins.

 

« Et je vis le Ciel ouvert ; et voici un cheval blanc, et celui qui le montait s’appelle Fidèle et Véridique, et c’est avec justice qu’il juge et fait la guerre. Ses yeux sont une flamme de feu, et sur sa tête de nom­breux diadèmes, il a un nom écrit que personne ne sait, sinon lui ; il est revêtu d’un manteau trempé dans le sang, et le nom dont il s’ap­pelle est : le Verbe de Dieu. Et les armées qui sont au Ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vêtues d’un lin fin, blanc, pur. Et de sa bouche sort une épée acérée, pour en frapper les nations. C’est lui qui les fera paître avec une houlette de fer, et c’est lui qui foule la cuve du vin de la fureur de la colère de Dieu, le Tout-Puissant. Et il a sur son man­teau et sur sa cuisse un nom écrit : Roi des rois et Seigneur des sei­gneurs » (Ap 19,11-16).

Les derniers mots de l’ange concernaient le Christ. Et voici que la vision le fait paraître soudainement dans le Ciel. C’est sa monture, un « cheval blanc », que l’on découvre d’abord. Ce cheval blanc rappelle celui du premier sceau (Ap 6,2), sans pour autant que les deux cavaliers soient identiques. Le cavalier du premier sceau, en effet, est un fléau, tandis qu’ici Jean contemple le Christ en personne. Si l’on regarde cepen­dant les points communs entre les deux figures, on peut dire que le « cheval blanc » est, dans les deux, cas le symbole de la victoire et, plus exactement, de la course triomphante vers une victoire finale. La vision du Christ monté sur un cheval blanc n’est donc pas statique : elle évoque l’action divine en mouvement.

Après le cheval, c’est le Cavalier que Jean nous fait découvrir. Les qualités du Sauveur sont celles déjà exprimées à l’Église de Laodicée (Ap 3,14). La formule de Jean fait également écho à celle qu’il avait utilisée en introduction à sa prophétie, où il présentait Jésus comme le « témoin fidèle » (Ap 1,5). Ici, le terme « fidèle » (pistos) doit s’entendre dans le sens de « digne d’être cru », comme le recommandait déjà Origène en commentant ce passage2. Le Christ est la source de la révélation, « l’es­prit de la prophétie » (Ap 19,10), et c’est pourquoi il est « Vrai ». La corré­lation entre la foi révélée par le Christ et la vérité est la garantie de la victoire de Dieu sur le mensonge du Dragon et des deux Bêtes. La vérité, par son caractère universel et indépassable, est forcément victorieuse des Ténèbres. Et, même si elle peut être cachée ou déformée un certain temps, elle finit inévitablement par s’imposer. C’est ce que le Cavalier divin se prépare à réaliser à Armageddon. Le monde nouveau qui se pré­pare est un monde où la vérité brillera dans toute sa pureté.

Le Cavalier divin a les qualités d’un roi : « C’est avec justice qu’il juge et fait la guerre ». Ses yeux, qui sont comme « une flamme de feu », viennent intensifier le caractère véridique des jugements et du discerne­ment du Seigneur. Origène, partant de la double propriété du feu qui éclaire et consume, met en relation le thème du jugement et celui de la vérité : « … les yeux du logos, si je peux m’exprimer ainsi, au moyen desquels il voit lui-même ainsi que quiconque participe de lui, ne se contentent pas de saisir, grâce (aux rayons) qui sont en lui, les réalités spirituelles, mais encore ils consument et détruisent les pensées maté­rielles et épaisses. »3 Les « diadèmes » symbolisent les nombreuses vic­toires de l’Agneau : chaque croyant sauvé par Lui est une couronne et un royaume ! Le nom qui est « inscrit sur lui, un nom qu’il est seul à connaître », est le nom divin, le nom de Celui que les hommes peuvent adorer, mais sans jamais le comprendre : Dieu ineffable. Dieu dépasse infiniment l’entendement de l’homme, qui doit prendre garde de ne pas le réduire aux catégories humaines « mesurables ». En revanche, un autre nom est offert aux hommes pour pouvoir l’appréhender: « Le Verbe de Dieu ». C’est l’expression par laquelle Jean désigne le Christ dans son évangile4. Il s’agit de Jésus-Christ venu parmi les hommes, et qui, à tra­vers sa Passion, leur a montré le visage miséricordieux du Père (« Il est revêtu d’un manteau trempé dans le sang »).

 

L’image du Cavalier, utilisée pour désigner le Christ, est propre à saint Jean. Elle est parfaitement adaptée au thème du combat spirituel déve­loppé dans sa prophétie. Ce Cavalier est le chef des armées de la lumière : « Et les armées qui sont au Ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vêtue: d’un lin fin, blanc, pur. » Le fait que les chevaux des armées célestes soient, eux aussi, de couleur blanche nous montre que le « cheval blanc » n’est pas un attribut divin qui serait réservé au Christ. On comprend ainsi que le cheval blanc peut même servir de monture au cavalier du pre­mier sceau (Ap 6,2), qui pourtant est un fléau. Les chevaux blancs sont le symbole de la marche victorieuse de l’armée céleste. En revanche, Jean souligne la blancheur des cavaliers : ils sont « vêtus de lin d’une blancheur très pure ». Voilà l’attribut spirituel proprement dit, car la tunique blanche de la « pureté » est l’habit même des habitants du Ciel.

Revenant au Christ, Jean nous montre trois aspects de son action envers les nations : il les combat, les domine et, enfin, les juge. Son arme est la vérité : « Et de sa bouche sort une épée acérée, pour en frapper les nations ». L’épée acérée est l’un des attributs du Christ dans l’Apocalypse (Ap 1,16; 2,12). Il menaçait les partisans de la doctrine de Balaam de l’Église de Pergame de venir les combattre avec « l’épée de (sa) bouche (Ap 2,16). Le contexte est celui d’une doctrine non conforme à la vérité. C’est donc le mensonge des nations que le Christ va réfuter et détruire à Armageddon. Le mensonge qui aveugle les nations les a mises en etat de révolte contre Dieu. L’anéantissement du mensonge va ipso facto remettre les hommes sous la domination divine, même s’ils ne le veulent pas « C’est lui qui les fera paître avec une houlette (sceptre) de fer ». En effet lorsque le voile de la fausseté s’est déchiré, la vérité devient la norme universelle. Les hommes prennent alors librement position par rapport elle, en l’accueillant ou en la refusant, certes, mais ils ne peuvent plus la nier. La vérité, dans un tel contexte, peut être comparée à un « sceptre de fer » son rayonnement étant désormais affermi et devenu aussi solide que le fer. Ce qui était annoncé lors de la naissance de l’Enfant au Ciel (Ap 12,5) est désormais en cours d’accomplissement. Cette manifestation incontestable de la vérité prépare directement le jugement divin : « C’est lui qui foule la cuve du vin de la fureur de la colère de Dieu ». C’est vérité qui juge les hommes ! Le passage s’achève logiquement sur l’affirmation de la toute-puissance divine : il est « tout-puissant » (pantokrator), titre purement divin, appliqué indifféremment au Père (Ap 21,22) et au Fils, qui se réfère ici à la transcendance absolue de Dieu. Deux autres titres relatifs à la souveraineté du Christ et exprimant une idée « mesurable » de l’autorité divine, viennent souligner cette fois la toute-puissance divine par rapport aux nations : « Roi des rois et Seigneur des seigneurs »5.

 

« Et je vis un ange debout dans le soleil, et il cria d’une voix forte, disant à tous les oiseaux qui volent au zénith : « Venez, rassemblez-vous pour le repas, le grand (repas) de Dieu, pour manger chairs de rois et chairs de capitaines, et chairs de puissants, et chairs de chevaux et de ceux qui les montent, et chairs de tous hommes, libres et esclaves, et petits, et grands ». Et je vis la Bête et les rois de la terre, et leurs armées rassemblées pour faire la guerre au Cavalier et à son armée. Et la Bête fut attrapée, et avec elle le Faux Prophète qui, par les signes faits devant elle, avait égaré ceux qui avaient reçu la marque de la Bête et ceux qui se prosternaient devant son image. Ils furent tous deux jetés vivants dans le lac de feu où brûle du soufre. Et les autres furent tués par l’épée du Cavalier, (l’épée) qui sort de sa bouche, et tous les oiseaux se ras­sasièrent de leurs chairs » (Ap 19,17-21).

Après la présentation du Christ et de son armée immaculée, Jean nous fait considérer à présent les adversaires coalisés contre lui. La transition est inattendue : un ange « debout dans le soleil » invite « tous les oiseaux qui volent au zénith » à se partager le butin qui va résulter de la vic­toire du Christ. Au sens littéral, il s’agit d’oiseaux carnivores appelés à un festin plantureux ; et si l’on en reste là, le sens du texte demeure assez plat. Cette convocation fait songer à l’oracle d’Ézéchiel contre Gog, où les oiseaux et les animaux sauvages sont pareillement invités à dévorer les cadavres innombrables de l’armée de l’ennemi d’Israël (Ez 39,17-20).

Le symbole solaire se rapporte au thème de la révélation : il s’agit ici, comme nous l’avons vu lors de la description du Christ « Fidèle et Vrai », de la révélation de la vérité. La bataille d’Armageddon représente, en effet, le premier volet du jugement divin. L’ange convoque les oiseaux volant « au zénith », c’est-à-dire les créatures situées sur l’axe vertical de la transcendance. Au sens spirituel, l’oiseau est la figure du contemplatif ou du prophète : celui qui voit les événements du point de vue de Dieu. Plus largement, on peut aussi y voir l’image de toute personne qui, en ce monde, médite avec profondeur le problème de la destinée humaine. Les paroles de l’ange, qui leur propose de se repaître de la « chair » des vaincus, renvoient à l’idée de la contemplation de la vanité d’une exis­tence finalisée par le corps et la matérialité. Le cadavre est, en effet, l’image exemplaire qui atteste qu’on n’emporte avec soi dans l’éternité ni le corps, ni ses convoitises, ni les biens matériels ayant servi de nourri­tures terrestres et d’espérance. Les oiseaux qui volent « au zénith » ne partagent pas le culte de l’immanence qui lie les habitants de la terre en un même destin. Comme l’écrit Claudel, Armageddon « est un endroit aussi large que le monde et aussi étroit qu’un lit d’agonisant »6. Tous les hommes qui rejettent Dieu sont concernés par le désastre, puisqu’ils se sont mobilisés contre l’Agneau : « Venez, rassemblez-vous pour le repas, le grand (repas) de Dieu, pour manger chairs de rois et chairs de capi­taines, et chairs de puissants, et chairs de chevaux et de ceux qui les montent, et chairs de tous hommes, libres et esclaves, et petits, et grands. » Dans cette énumération, on distingue deux groupes de personnes : les soldats et les civils. Jean veut traduire ainsi l’universalité de l’armée des Ténèbres, qui n’est pas constituée seulement de soldats, comme on pour­rait s’y attendre dans le contexte d’une bataille. Il s’agit, en effet, d’une guerre « spirituelle » entre la Lumière et les Ténèbres ; et la bataille d’Armageddon rassemble tous les hommes qui se trouvent spirituellement sous l’influence démoniaque. L’enjeu de cette bataille ultime opposant l’Agneau au Dragon, c’est la souveraineté spirituelle sur le monde, sur « toutes gens, libres et esclaves, petits et grands. »

L’armée du Dragon est immense : « Et je vis la Bête et les rois de la terre, et leurs armées rassemblées pour faire la guerre au Cavalier et à son armée. » Le Dragon n’est pas cité directement. Il a suscité la Bête de la mer, à qui il a remis son trône et son royaume (Ap 13,2), afin de pouvoir demeurer en retrait. On se souvient qu’au Ciel, le Dragon com­mandait les armées démoniaques opposées aux troupes angéliques conduites par l’archange Michel (Ap 12,7). Le « Ciel » désignant les réalités ultimes, le Dragon ne pouvait se cacher derrière personne. Sur la « terre », en revanche, sa stratégie consiste à mettre en avant des collaborateurs qui exercent le pouvoir en son nom. Il agit de la sorte comme pour « brouil­ler les pistes » et empêcher ainsi les hommes de remonter au principe « spirituel » des valeurs prêchées par la Bête de la mer. On pourrait dire, en d’autres termes, que le Dragon cache son action, qui est exclusive­ment dirigée contre Dieu, derrière des idéaux et des objectifs apparem­ment « profanes » (la liberté et l’hédonisme). C’est Dieu qui dénonce ouvertement les véritables buts idolâtriques poursuivis par son adversaire ; pour ce faire, Il envoie les deux Témoins (Ap 11). Puis il assèche l’Euphrate (Ap 16,12) pour provoquer la chute de Babylone. Les avertissements prophétiques des deux Témoins, ainsi que les fléaux des coupes condui­sant à la destruction de la société idéale du Dragon, ont largement laissé aux hommes le temps de discerner l’impossibilité d’édifier un paradis ter­restre sans Dieu. Tous ceux qui se sont néanmoins obstinés à suivre la Bête de la mer et les rois de la terre sont des hommes désormais com­plètement entrés dans l’état de révolte contre Dieu : ils sont en état de « communion spirituelle » avec le Dragon lui-même. Spirituellement par­lant, ils sont devenus eux aussi des « dragons », à l’image et à la res­semblance de leur chef. Ils considèrent que Dieu est un destructeur de rêves, de leur rêve d’une vie bienheureuse fondée sur l’exaltation des plaisirs terrestres et le pouvoir de définir eux-mêmes la vérité, le bien comme le mal.

 

Le détail du combat n’est pas décrit par Jean. Tout comme le récit de l’affrontement des armées angéliques de Michel et du Dragon (Ap 12,7-8), on passe ici directement de la présentation des forces en présence au résultat de la lutte. Cette sobriété de la vision permet au lecteur de ne pas perdre de vue la nature spirituelle de cette bataille. C’est la mort des prétentions des rois et de leurs armées que le texte souligne ici. Les hommes « passent », qui sont engagés dans le grand combat contre Dieu ! Et leurs idéaux disparaissent avec eux. Soudainement ils ne sont plus ! le monde continue encore sa course pendant mille ans, mais les hommes qui succèdent aux morts d’Armageddon ont « oublié » l’idéologie du Dragon et des deux Bêtes. Tel est l’effet radical opéré par le Christ au cours de cette bataille funeste pour les nations de la terre : « De sa bouche sort une épée acérée pour en frapper les nations » (Ap 19,15). Aucun des adversaires du Christ n’a pu le convaincre de mensonge ou d’injustice ; c’est pourquoi leurs accusations se sont retournées contre eux, et les ont fait condamner : « Et les autres furent tués par l’épée du Cavalier, (l’épée) qui sort de sa bouche, et tous les oiseaux se rassasièrent de leurs chairs. » Armageddon, c’est le silence imposé définitivement aux hommes qui avaient fait leurs la révolte et les récriminations du Dragon contre Dieu. C’est le jugement de la vérité sur le mensonge, qui éclate dans les consciences des hommes rassemblés contre l’Agneau ; c’est aussi la défaite de la puis­sance matérielle dressée contre la dimension spirituelle du monde. Le royaume de ces hommes est désormais celui des ombres ! Ils attendront mille ans, hantant l’immense plaine désertée, avant d’être jugés avec les autres hommes. On peut appliquer à notre texte le préambule de la grande vision d’Ézéchiel : « La main de Dieu fut sur moi et, par son esprit, Dieu me fit sortir et me déposa au milieu de la vallée ; elle était pleine d’ossements. Il me fit passer parmi eux en tous sens, et voilà qu’ils étaient très nombreux sur la surface de la vallée, et ils étaient complètement secs. Il me dit: « Fils d’homme, ces ossements peuvent-ils revivre? » » (Ez 37,1-2). Tel est le paradoxe de la révolte fomentée par le Dragon : elle promet­tait la vie et elle s’achève dans l’anéantissement. La Bête de la mer pré­disait l’accès au bonheur par le rejet de Dieu et de ses commandements, et voilà les hommes réduits à l’état d’ombres inconsistantes ; le Faux Pro­phète voulait édifier matériellement un paradis terrestre fait d’abondance et de jouissance, et voici les âmes devenues aussi desséchées que les ossements de la vision d’Ézéchiel !

Cependant, la Bête de la mer et le Faux Prophète sont jugés par Dieu immédiatement, sans attendre la fin des mille ans inaugurés par la vic­toire d’Armageddon : « Ils furent tous deux jetés vivants dans le lac de feu où brûle du soufre. » Ils sont jetés dans l’anéantissement éternel, le feu et le soufre symbolisant l’infécondité spirituelle absolue, comme l’épisode de la destruction de Sodome et Gomorrhe le signifiait symboliquement7. Les deux Bêtes ne reparaîtront jamais dans l’histoire du monde, et elles ne pourront jamais plus influencer les hommes. Il n’en va pas de même du Dragon, comme nous allons le voir.

 

Le règne des « mille ans

Les chapitres 20 et 21 forment un seul et même ensemble dont le thème central est le règne du Christ sur la terre durant mille ans. Le règne du Christ et des élus, d’abord affirmé dans sa globalité en Ap 20,2-5, se trou­vera ensuite décrit plus en détail au chapitre 21.

 

« Et je vis un ange descendre du Ciel avec la clef de l’Abîme et une grande chaîne dans la main. Et il saisit le Dragon, le Serpent, l’an­tique (Serpent), qui est (le) Diable et le Satan, et il le lia pour mille ans. Et il le jeta dans l’Abîme qu’il ferma et scella sur lui, pour qu’il n’égare plus les nations, jusqu’à ce que fussent achevés les mille ans ; après cela, il doit être délié pour un peu de temps. Et je vis des trônes, et des personnes s’assirent dessus, et il leur fut donné de juger, et (je vis) aussi les âmes de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu, et qui n’avaient pas adoré la Bête ni son image, et n’avaient pas reçu la marque sur leur front et sur leur main ; et ils reprirent vie et ils régnèrent avec le Christ pendant mille ans. Les autres morts ne repri­rent pas vie, jusqu’à ce que fussent achevés les mille ans. Telle est la résurrection, la première. Heureux et saint, celui qui a part à la résurrection, la première ! Sur ceux-là, la seconde mort n’a pas de pouvoir ; mais ils seront prêtres de Dieu, et ils régneront avec lui pendant (les) mille ans. Et lorsque seront achevés les mille ans, le Satan sera délié de sa prison ; et il sortira pour égarer les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, les rassembler pour la guerre, eux dont le nombre est comme le sable de la mer… Et ils montèrent sur l’étendue de la terre, et ils investirent le camp des saints et la Ville bien-aimée ; mais un feu descendit du Ciel et les dévora. Et le Diable, qui les égarait, fut jeté dans le lac de feu et de soufre, où sont aussi la Bête et le Faux Prophète ; et ils seront tor­turés jour et nuit pour les éternités d’éternités » (Ap 20,1-10).

Ce passage est très dense. On y apprend que le Diable est enchaîné pour mille ans dans l’Abîme, mais en vue d’être relâché au bout de ce temps. Sa situation est très différente de celle des deux Bêtes. Son influence sur la terre est maintenant nettement limitée, certes, mais sans être complètement empêchée. Incapable d’intervenir directement sur la terre, l’Abîme ayant été « scellé », il peut néanmoins encore se faire entendre. Le Dragon ne peut plus « fourvoyer les nations », nous dit Jean, ce qu’il avait fait jusqu’à présent en imposant son idéologie et son pouvoir sur les hommes. Cependant, le fait qu’il soit seulement « lié » et non pas jeté dans le lac de feu avec les deux Bêtes, indique manifeste­ment une situation encore favorable pour lui. L’Abîme, ne l’oublions pas, est la demeure des démons ; et, même si le Diable ne peut plus en sortir, il n’est pas dit que les autres esprits mauvais ne le puissent pas. Et de fait, c’est bien ce qui arrive. C’est seulement à la fin de l’histoire, après le Jugement dernier, que les esprits démoniaques seront tous pré­cipités dans le « lac de feu ». Alors, seulement alors, ils ne pourront plus en sortir, et ce pour l’éternité. Mais, au commencement des mille ans, le Jugement dernier n’a pas encore eu lieu et l’histoire poursuit son cours. Ainsi, le Dragon continue d’agir indirectement sur la terre, par l’intermé­diaire des autres démons sur lesquels il règne dans l’Abîme.

Jean nous dit ensuite : « Et je vis des trônes, et des personnes s’assirent dessus, et il leur fut donné de juger, » II ne nous précise pas l’identité de ceux qui prennent place sur les trônes ; mais on songe à ces autres trônes où sont assis les vingt-quatre Vieillards (Ap 4,4 ; 11,16). Il est logique de penser que les trônes dont nous parle Jean à présent sont ceux du chœur des Vieillards, qui représente l’élite spirituelle des hommes de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance. À ce chœur céleste sont associés tous ceux, martyrs ou non, qui ont refusé d’adorer la Bête et son image. Ceux-là « reprirent vie et ils régnèrent avec le Christ pendant mille ans » ; et Jean nous précise encore : « C’est la première résurrection ». La question est de savoir si ces élus ressuscitent en vue de vivre mille ans sur la terre, ou bien s’ils règnent avec le Christ dans le Ciel, là où se tiennent les vingt-quatre Vieillards. C’est la seconde solution qui s’impose, le règne des élus de la première résurrection se déroulant « avec le Christ » qui est au Ciel. Or, nous apprenons un peu plus loin qu’il existe des « nations » sur la terre, que le Diable s’en ira séduire à l’issue des mille ans. Com­ment imaginer que le Christ veuille régner dans une seule Cité de la terre, la Jérusalem nouvelle, durant mille ans, abandonnant la gloire du Ciel pour une nouvelle existence terrestre et pour un règne qui n’inclu­rait même pas la souveraineté explicite sur les nations ? En outre, Jean déclare que le Dragon, à l’issue des mille ans, ira combattre le « camp des saints », alors qu’à Armageddon, remarquons-le bien, il s’agissait d’at­taquer le « Cavalier et son armée ». Si le Christ se trouvait dans le camp des saints sur la terre, alors il aurait été nommé le premier, comme ce fut le cas pour Armageddon. Cela veut dire que le Christ ne se trouve pas sur la terre lorsque le Dragon attaque le camp des saints. Ajoutons enfin que le nombre « mille », comme tous les autres nombres de l’Apo­calypse, doit être interprété symboliquement. Il ne s’agit pas d’une durée chronologique déterminée ; il s’agit plutôt, vu la grandeur du nombre mille, de signifier l’idée d’une « intense bénédiction ». Tel est le sens sym­bolique développé par la Bible. Pensons aux mille boucliers des héros ornant la tour de David, servant à l’évocation du cou de l’épouse du Cantique (et 4,4) ; pensons aux « mille sicles » que rapporte la vigne idéale de l’amour (et 8,11-12). « Mille » est le nombre des convives du roi de Babylone régnant sur le monde (Dn 5,1) ; c’est le nombre symbolique de la bénédiction divine annoncée par Moïse à Israël (Dt 1,11). « Mille » désigne encore la durée insondable de la miséricorde divine : « (Je) fais grâce jusqu’à mille générations, pour ceux qui m’aiment et observent mes com­mandements » (Dt 5,10). Appliqué à l’Apocalypse, le règne des « mille ans » signifie non pas une durée chronologique précise, mais un état de grâce spirituel sans précédent pour l’Église.

 

Le retour en force du Dragon à la fin des mille ans met bien en relief la liberté des hommes : « Et lorsque seront achevés les mille ans, le Satan sera délié de sa prison ; et il sortira pour égarer les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, les rassembler pour la guerre, eux dont le nombre est comme le sable de la mer. » Comment le Diable pour­rait-il en effet « égarer » les nations, si celles-ci se trouvaient sous le joug unique de l’Église ? C’est le libre exercice de la liberté humaine qui explique le revirement des hommes envers l’Église et envers Dieu. L’action du Dragon est double, consistant d’abord à séduire les nations, puis à les coaliser contre la « Ville bien-aimée ». Comment s’y prend-il ? Son message n’est pas différent de celui qui était déjà le sien envers les habi­tants de la terre avant les mille ans. Il invite les hommes à abandonner cette humilité existentielle qui fait d’eux de paisibles, et donc pour lui « insipides » créatures. Il leur montre la grandeur, fût-elle tragique, de la révolte contre ce Créateur qui réserve à Lui seul de pouvoir être « grand ».

 

La vraie liberté, selon le Dragon, c’est de tourner le dos à Dieu et de conquérir la terre, en y faisant disparaître cette « Jérusalem nouvelle » qui règne sur eux par la lumière de sa sagesse spirituelle. Que les hommes « se fassent un nom », à la manière des constructeurs de la tour de Babel ! Et la grande œuvre qu’ils peuvent accomplir, celle qui leur permettra d’inaugurer un monde « nouveau », c’est d’aller détruire le « camp des saints ». Que les hommes aient enfin le courage et la noblesse de prendre leur destin en main ! C’est une prédication de ce type que le Dragon adresse aux nations pour les séduire. Et il y réussit très bien, nous dit Jean ! Il faut comprendre en cela qu’après mille ans, la défaite du Dragon à Armageddon est désormais bien loin des esprits et que les hommes ont eu le temps d’oublier le sens du bonheur véritable. La sain­teté est réservée aux habitants de la « Jérusalem nouvelle », se disent-ils désormais, tandis que nous, nous désirons l’ivresse facile des plaisirs et la liberté d’une conscience désormais affranchie de tout débat moral.

Quant à la mystérieuse mention de « Gog et Magog », on la trouve seu­lement dans les oracles d’Ézéchiel contre les nations (Ez 38-39), où Gog est le nom d’un roi résidant au pays de Magog. Par cette évocation énigmatique, Jean veut souligner la singularité de cet affrontement ultime entre l’Agneau et le Dragon. Un affrontement qui ne peut se confondre avec Armageddon ! C’est bien une nouvelle phase du combat spirituel entre la Lumière et les Ténèbres qui se réalise ici. Le dernier combat spirituel de l’histoire de l’humanité !

L’offensive de Gog et de Magog permet au Dragon de menacer le camp des saints : « Et ils montèrent sur l’étendue de la terre, et ils investirent le camp des saints et la Ville bien-aimée ; mais un feu descendit du Ciel et les dévora. » L’expression « camp des saints » fait songer à une installation mobile, un campement militaire. Cela rappelle le mode de vie d’Israël au désert avant son entrée dans la terre promise. La pérégrination des Hébreux au désert est le symbole de la vie « avec Dieu » celle de la foi véritable ; même si, alors, les chutes et les récriminations du peuple ne manquèrent pas. Le campement des saints exprime une idée comparable : celle des croyants spirituellement en pérégrination dans le monde et qui ne désirent pas y établir leur véritable demeure. Le « camp » exprime également l’idée d’une « armée » au service de Dieu. Ce campement des saints est aussi une ville, la « Cité bien-aimée », qui n’est autre que la « Jérusalem nouvelle ». L’amour divin veille sur elle jour et nuit, et c’est pourquoi le Dragon ne parvient pas à la détruire. Le « feu » qui descend du Ciel et détruit la coalition de Gog et de Magog est pure­ment d’ordre spirituel. Il s’agit du feu de la colère de Dieu, le feu de la fin des temps, le jugement de Dieu sur le monde : « Et le Diable, qui les égarait, fut jeté dans le lac de feu et de soufre, où sont aussi la Bête et le Faux Prophète ; et ils seront torturés jour et nuit pour les éternités d’éter­nités. » Cette fois, tout est accompli. Le Dragon ne pourra plus jamais entrer en rivalité avec Dieu. Son royaume, l’Abîme, est anéanti avec lui. Le « lac de feu et de soufre » est désormais sa demeure éternelle. Jean nous précise qu’il s’agit d’un lieu de supplice sans fin, que nous nom­mons au sens propre « l’Enfer », le lieu où vont les réprouvés.

 

« Et je vis un grand trône blanc et Celui qui y était assis. Et de devant sa face s’enfuirent la terre et le ciel, et il ne se trouva plus de place pour eux. Et je vis les morts, grands et petits, debout devant le trône. Et des livres furent ouverts, et un autre livre fut ouvert, celui de la vie. Et les morts furent jugés d’après ce qui fut trouvé écrit dans les livres, selon leurs œuvres. Et la mer donna les morts qu’elle avait, et la Mort et l’Hadès donnèrent les morts qu’ils avaient, et chacun fut jugé selon ses œuvres. Et la Mort et l’Hadès furent jetés dans le lac de feu. Telle est la seconde mon, le lac de feu. Et si quelqu’un n’était pas trouvé dans le livre de vie, il était jeté dans le lac de feu » (Ap 20,11-15).

Spirituellement parlant, l’introduction au Jugement dernier est très impres­sionnante. D’un seul coup, tout l’univers matériel s’efface. « Le ciel et la terre » en tant qu’éléments constitutifs du monde visible s’évanouissent et il ne reste que des âmes en présence de Dieu. Quelle surprise alors pour ceux qui vivront une telle expérience ! Tous les hommes seront stu­péfaits, qui croyaient que la matière était ultime et avaient fermé leur conscience à l’éternité immatérielle ! Ici, dans la révélation faite à Jean, voilà que tout ce en quoi les hommes avaient mis leur confiance et leur espérance s’évanouit sous leurs yeux en un instant ! Et Celui qu’on ne voyait pas et dont on pouvait douter de la puissance, Dieu « Tout-Puissant », le voilà seul à régner sur l’immensité sans fin de l’éternité !

 

La première chose que découvre Jean dans sa vision est un immense « trône blanc » et « Celui qui y est assis ». Jean a déjà eu cette vision grandiose de Dieu au début de l’Apocalypse (Ap 4,2-3). Ici la description est plus sobre, mais elle suffit à exprimer la majesté de Dieu, lui qui le pouvoir de faire disparaître en un instant « le ciel et la terre ». Tous les « morts » se trouvent eux aussi, en un instant en sa présence, « grands et petits » ; à ses yeux, il n’existe pas de différence entre les hommes. Le jugement de l’humanité est mis en scène selon l’image d’un tribunal. Le rôle symbolique du « livre » est nettement souligné. Ce sont d’abord « des livres » qui sont ouverts, puis s’ouvre le « livre de la vie ». Les « livres

au pluriel indéterminé, regardent la vie de chaque homme en particulier : « Et les morts furent jugés d’après ce qui fut trouvé écrit dans les livres, selon leurs œuvres. » Le « livre de la vie », quant à lui, mentionne non pas le détail les actions de chacun, mais la sentence énoncée par Dieu. Ce « Livre de vie » est évoqué pour la première fois dans la lettre à l’Église de Sardes : le vainqueur du combat spirituel sera revêtu de blanc et le Christ n’effacera pas son nom du livre de vie (Ap 3,5). Ainsi donc, tous les hommes et, en tout cas, tous les chrétiens sont initialement inscrits dans ce livre de la prédestination au salut. Mais Dieu se réserve le droit de retrancher le nom de ceux qui l’auraient rejeté en cette vie. Tel est le cas de ceux qui librement ont choisi d’adorer la Bête de la mer : « Et tous ceux qui habitent sur la terre l’adoreront, ceux dont le nom ne se trouve pas écrit, depuis la fondation du monde, dans le livre de vie de l’Agneau égorgé » (Ap 13,8).

 

Bien sûr, le Jugement dernier est mis en relation très particulièrement avec les hommes des derniers temps, ceux dont il a été question dans la prophétie. Cependant, ce Jugement concerne toute l’histoire de l’hu­manité ; aussi Jean ajoute-t-il : « Et la mer donna les morts qu’elle avait, et la Mort et l’Hadès donnèrent les morts qu’ils avaient, et chacun fut jugé selon ses œuvres. » Cette distinction des morts selon leur provenance est très intéressante, car elle nous montre que Dieu juge les hommes indi­viduellement, en fonction de ce que chacun pouvait connaître réellement. Ainsi, les païens, c’est-à-dire les habitants de la « mer », sont distingués des habitants de la « terre », dont les âmes étaient retenues par la « Mort et l’Hadès ». Les païens sont jugés selon la connaissance intuitive du bien et du mal inhérente à tout homme en ce monde, tandis que les habi­tants de la terre sont jugés en fonction des commandements divins.

 

Le récit du jugement dernier s’achève sur la condamnation des der­nières forces du mal qui subsistent : « Et la Mort et l’Hadès furent jetés dans le lac de feu. Telle est la seconde mon, le lac de feu. Et si quelqu’un n’était pas trouvé dans le livre de vie, il était jeté dans le lac de feu. » II est surprenant de voir que la Mort et l’Hadès ne sont pas seulement des lieux retenant les âmes des morts ; ils sont des personnifications des forces du mal8, et c’est pourquoi ils sont jetés dans le lac de feu, exactement comme le Dragon et les deux Bêtes. Nous avons déjà ren­contré ces deux figures indissociables, lors du quatrième sceau : « Et voici un cheval vert, et celui qui le montait s’appelait la Mort, et l’Ha­dès l’accompagnait » (Ap 6, 8). On pourrait dire que la Mort est l’assas­sin et que l’Hadès est le geôlier des âmes. Au plan spirituel, en effet, la Mort éteint la lumière de la vérité (état de mort spirituelle), tandis que l’Hadès est l’état d’âme ténébreux qui consume le cœur humain (la tristesse existentielle). La Mort agit au plan intellectuel, en éteignant la lumière de la foi, tandis que l’Hadès agit au niveau de la conscience (le « cœur » dans la Bible), en rendant amère la vie reçue de Dieu. La Mort est une puissance maléfique qui rend incompréhensible le mes­sage de la Révélation ; l’Hadès est une autre puissance ténébreuse qui rend insupportables les limites de la condition humaine. Ces deux puis­sances démoniaques poussent les hommes à se révolter contre Dieu.

Tous les hommes ayant suivi le Dragon, principe du mal, dans sa révolte contre Dieu, furent eux aussi jetés dans le « lac de feu ». Et Jean nous précise : « C’est la seconde mort ce lac de feu ». Après l’expérience universelle de la mort physique, vécue par tous les hommes, ceux-ci peuvent connaître une autre mort, bien plus terrible que la première : 1a réprobation éternelle. Il s’agit de la mort eschatologique qui consiste dans l’exclusion de cette vie caractérisant la Jérusalem céleste. » Jésus a évoqué cette « second mort » pour fortifier l’espérance de l’Église de Smyrne qui était persécutée : « Le vainqueur, jamais ne lui nuira la seconde mort » (Ap 2, 11). Pour les croyants de l’Église de Smyrne, la « seconde mort » est une réalité si effrayante que pour y échapper ils n’hésitent pas à affronter les persécutions et même la mort. Au plan spirituel, la « première » mort est le refus de la foi ; la « seconde mort », est la ratification de ce refus dans la vie future. Cette ratification n’est heureusement pas automatique, mais elle est possible, en effet, les choix de la vie présente ne sont pas sans conséquence, et l’idée, positive ou négative, que l’on se fait de Dieu sur la terre, conduit à prendre définitivement position lors du Jugement dernier. On ne se débar­rasse pas, comme on le ferait d’un vêtement, des choix et des idéaux qu’on a embrassés au cours de la vie terrestre ! Ces choix nous transforment et nous pétrissent jour après jour. Devant Dieu, la conscience des défunts n’est pas celle du nouveau-né; elle est une histoire où le mal qui n’a pas été renié devient alors « vérité ». Une vérité qui se dresse contre Dieu !

 

La Jérusalem nouvelle

Avec le chapitre 20 de l’Apocalypse, tout est dit ! Ainsi pourrait-on passer directement au chapitre 22 qui nous décrit le bonheur des saints au Ciel (Ap 22,1-5) et s’achève sur la conclusion de la prophétie (Ap 22, 2l). Mais Jean, qui a consacré la totalité du chapitre 20 à l’action du Dragon et au Jugement dernier, souhaitait développer la période des « mille ans », qu’il n’avait fait jusqu’alors que mentionner. Ainsi chapitre 21 est-il tout particulièrement consacré à l’Église et à ses relations avec le monde durant cette période des « mille ans ».

 

C’est sous la forme d’un double récit que Jean développe l’image de la Jérusalem nouvelle : le premier récit est centré sur le thème de la « création nouvelle » (Ap 21,1-8), tandis que le second concerne « l’Église » (Ap 21,9-27).

 

« Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et la mer n’est plus. Et je vis la Cité, la (Ville) sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait du Ciel, d’auprès de Dieu, prête comme une épousée parée pour son mari. Et j’entendis, venant du trône, une voix forte qui disait: « Voici le séjour de Dieu avec les hommes, et il séjournera avec eux, et eux seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. Et il essuiera toute larme de leurs yeux ; et la mort ne sera plus ; ni deuil, ni cri, ni douleur ne seront plus ; car les premières choses s’en sont allées » » (Ap 21,1-4).

Le premier récit de Jean concernant la Jérusalem nouvelle insiste sur l’état spirituel du monde après la victoire du Christ à Armageddon. Le règne du Christ et des bénéficiaires de la première résurrection (Ap 20,4) se réalise au Ciel, mais il a des effets concrets sur la terre. Ce règne spirituel du Christ inaugure une ère de « nouveauté » : « Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et la mer n’est plus. » La description de Jean commence par l’évoca­tion d’un renouvellement cosmique.

Jean n’entend pas nous parler d’une vision du paradis. L’écroulement de Babylone, le châtiment des deux Bêtes et, enfin, l’enchaînement du Dragon dans l’Abîme ont fait disparaître du monde présence tangible des Ténèbres. Les hommes de cette nouvelle ère vivent dans un monde spirituellement rénové : la « mer », en tant que sociologie païenne, a disparu purement et simplement ; la « terre » est renouvelée, c’est-à-dire qu’elle est purgée de l’idéologie de la première Bête, et elle est, dès lors, refondée sur les valeurs juives et chrétiennes. Un troisième lieu sociologique apparaît à ce moment dans la prophétie de Jean, sous la figure du « ciel » matériel (« Puis je vis un ciel nouveau… »). Il vient en quelque sorte combler la disparition de la « mer ». Sa fonction est un peu fugace, puisqu’elle caractérise exclusivement le monde des mille ans, faisant référence à une sociologie plus religieuse que celle de la « terre ».

 

Après la « transfiguration » des valeurs sociales du monde, Jean nous décrit la « Jérusalem nouvelle », figure de l’Église : « Et je vis la Cité sainte Jérusalem nouvelle, descendant du Ciel, d’auprès de Dieu. » Le mouvement de descente de la Jérusalem nouvelle sur la terre est indiqué par le participe présent du verbe « descendre », que l’on retrouve exactement sous la même forme dans le second récit (Ap 21,10). C’est une image dynamique de la Jérusalem nouvelle que Jean nous propose ainsi ! Elle ne vient pas d’un seul coup sur la terre. Son arrivée, c’est-à-dire l’édification de cette Église renouvelée par « l’en haut », est progressive. Elle se réalise au long des mille ans. Ce mouvement de descente serait incompréhensible dans contexte du paradis : comment, en effet, envisager dans l’éternité un « Ciel distinct du « paradis » ?

La nouveauté de la Jérusalem « descendant du Ciel » est d’ordre spirituel. Il s’agit d’une rupture radicale avec le monde « ancien », celui de l’idolâtrie de la Bête de la mer, un monde qui était tristement « éclairé » par la déraison des Ténèbres ! Le monde des mille ans, parce qu’il est renouvelé, peut accueillir progressivement la Lumière véritable de la sagesse éternelle.

Au don de Dieu, c’est-à-dire la Jérusalem rénovée, correspond la bonne disposition des croyants : « Prête comme une épousée parée pour son mari. » L’image de la Femme revêtue du soleil (Ap 12,1) vient immédiate­ment à l’esprit pour comprendre la nature de la beauté de la Jérusalem nouvelle. La Femme revêtue du soleil est le prototype parfait de l’Église, tandis que la Jérusalem nouvelle est en construction spirituelle au long des mille ans. Cependant « elle s’est faite belle », ce qui signifie qu’à l’image d’une femme amoureuse elle a mis le Bien-Aimé au centre de ses préoccupations. Elle n’est pas d’emblée parfaite, mais, comme l’épouse du Cantique, elle est d’emblée « désirable » aux yeux de Dieu : « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem » (Ct 1,5). En usant de la méta­phore de l’amour, Jean nous dit ce que Dieu attend des hommes : avoir l’esprit et le cœur finalisés en lui ! La foi est une marche progressive vers l’Époux divin !

Du trône céleste, la voix proclamant la volonté du Père révèle à Jean le secret de la Jérusalem nouvelle : « Voici le séjour de Dieu avec les hommes, et il séjournera avec eux, et eux seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. » Il s’agit bien de l’Église, définie comme la « demeure de Dieu » parmi les hommes. L’Église existait déjà avant les mille ans, et il ne s’agit pas ici de sa fondation sur la terre. Ce que la voix souligne présentement, c’est le caractère vraiment universel du rayonnement de l’Église. Tous les hommes sont désormais concernés, sans pour autant être « contraints ». Il n’existe plus sur la terre de sociologies ignorant le message chrétien. La Jérusalem nouvelle voit coexister en elle à la fois la présence divine et le règne de Dieu. Cette Église renouvelée est le haut lieu de l’expérience intime de Dieu et de sa miséricorde, un lieu d’amitié entre l’homme et son Créateur : « Et il essuiera toute larme de leurs yeux ; et la mort ne sera plus ; ni deuil, ni cri, ni douleur ne seront plus ; car les premières choses s’en sont allées. » La « mort » ici ne désigne pas la mort physique ; elle est la mort spirituelle (le péché) qui engendre la souffrance de l’âme. Par la foi, le croyant « est passé de la mort à vie » (Jn 5,24). La vision de Jean nous montre que la Lumière portée par l’Église au monde devient source jaillissante de consolation.

 

« Et Celui qui est assis sur le trône dit : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». Et il dit : « Écris, car ces paroles sont certaines et véridiques ». Et il me dit: « C’en est fait! Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin. À qui a soif je donnerai, moi, de la source de l’eau de vie gratuitement. Le vainqueur héritera de cela, et je serai pour lui unDieu et lui sera pour moi un fils. Quant aux peureux, et aux incrédules et aux abominables, et aux meurtriers, et aux fornicateurs, et aux sorciers, et aux idolâtres et à tous les menteurs, leur part est dans le lac brûlant de feu et de soufre, qui est la seconde mort » » (Ap 21,5-8).

Après la voix venant du trône, c’est directement celle de Dieu qui fait entendre, ce qui nous fait comprendre combien est grande la joie du Seigneur. Sa joie est de pouvoir enfin faire « toutes choses nouvelles. »

 

Dans le millénium, tous les hommes pourront s’abreuver aux sources du salut, car l’Église ne sera plus empêchée de proposer le message de la Révé­lation au monde entier. Elle sera l’authentique demeure de Dieu sur la terre où, sans mérite, les hommes pourront « gratuitement » recevoir les bénédictions divines, au point de devenir pour Dieu des « fils » ! Un aver­tissement solennel clôt la proclamation du Seigneur, puisqu’à ce moment des mille ans, le Jugement dernier n’est pas encore arrivé : tous ceux qui deviendraient les ennemis de la Lumière iront rejoindre les deux Bêtes dans le lac de feu. Cet avertissement est à mettre en relation avec l’ac­tion, certes limitée, mais encore bien réelle, du Dragon envers l’huma­nité. Le Dragon est enchaîné durant les mille ans, mais il peut faire entendre sa voix à tous les hommes. Le combat spirituel durant le mil­lénaire continue d’être pleinement d’actualité.

 

« Et vint un des sept anges qui avaient les sept coupes pleines de plaies, les ultimes, et il me parla, disant : « Viens ! Que je te montre l’Épousée, la Femme de l’Agneau. » Et il m’emporta en esprit sur une montagne grande et haute, et il me montra la Ville, la (Ville) Sainte, Jérusalem, qui descendait du Ciel d’auprès de Dieu, avec la gloire de Dieu. Son éclat est semblable à une pierre très précieuse, comme à une pierre de jaspe cristallin. Elle a une muraille grande et haute. Elle a douze portes, et sur les portes douze anges, et des noms inscrits, qui sont ceux des douze tribus des fils d’Israël Au levant, trois portes ; et au nord, trois portes ; et au midi, trois portes ; et au couchant, trois portes. Et la muraille de la ville a douze assises, et sur elles douze noms, ceux des douze apôtres de l’Agneau, Et celui qui parlait avec moi avait une mesure, un roseau d’or, pour mesurer la ville, et ses portes et sa muraille. Et la ville est quadrangulaire, et sa longueur la même que sa largeur. Et il mesura la ville avec le roseau sur 12 000 stades. Sa longueur, et sa largeur, et sa hauteur sont égales. Et il mesura sa muraille : 144 coudées, l’ange mesurant d’après une mesure humaine. Et le matériau de sa muraille est de jaspe, et la ville est d’or pur. Les assises de la muraille de la ville sont parées de toute pierre précieuse ; la première assise est de jaspe, la deuxième de saphir, troisième de calcédoine, la quatrième d’émeraude, la cinquième de sardonyx, la sixième de sardoine, la septième de chrysolithe, la huitième de béryl, la neuvième de topaze, la dixième de chrysoprase, la onzième de hyacinthe, la douzième d’améthyste. Et les douze portes sont douze perles ; chacune des portes était d’une seule perle. Et la place de ville est d’or pur, comme du verre transparent. Et je n’y vis pas de temple; car le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, est son sanctuaire ainsi que l’Agneau. Et la ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer; car la gloire de Dieu l’a illuminée, et sa lampe, c’est l’Agneau. Et les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre lui apportent leur gloire. Et jamais ses portes ne seront fermées le jour, car là il n’y aura pas de nuit. Et on lui apportera la gloire et l’honneur des nations. Et jamais n’y entrera rien de souillé, ni celui qui pratique abomination et mensonge, mais seulement ceux qui se trouvent inscrits dans le livre de vie de l’Agneau » (Ap 21, 9-27).

Ici commence le second récit, consacré à la Jérusalem nouvelle, qui souligne la nature de l’Église et de son rayonnement dans le monde. L’introduction de cette nouvelle vision est parallèle à la vision de Babylone (Ap 17,1). C’est « l’un des sept anges aux sept coupes » qui propose à Jean de lui montrer « l’Épouse de l’Agneau ». Ce parallélisme est volontaire, l’ange nous permettant d’apprécier le contraste entre l’épouse du Dragon et Celle de l’Agneau. Tandis que Babylone était désignée comme « grande Prostituée », la Jérusalem nouvelle a l’allure d’une vierge immaculée ; alors que Babylone régnait sur les nations par son luxe et ses plaisirs, l’Église du millénium rayonne sur les nations par sa sagesse. Babylone enfin persécutait les saints, tandis que la Cité sainte, elle, laisse aux hommes la liberté de suivre Dieu ou de s’en abstenir.

Pour contempler la Jérusalem nouvelle, l’ange transporte Jean « esprit sur une montagne grande et haute. » C’est comme s’il fallait aller très haut pour assister à la descente du don de Dieu sur le monde. Cela vient renforcer l’idée de construction progressive d’une Église « parfaite » des mille ans, ce que le verbe « descendre » au participe présent exprime de manière quasi visuelle. Le début du millénaire se situe au moment où l’ange entraîne Jean sur la montagne ; c’est pourquoi le projet divin n’est pas encore pleinement visible pour le commun des mortels. La Cité sainte porte en elle la « gloire » de Dieu, et c’est pourquoi elle est une réalité avant tout lumineuse : « Son éclat est semblable à une pierre très précieuse, comme à une pierre de jaspe cristallin. » La caractéristique du jaspe est d’être une pierre aux couleurs vives mêlées ou bariolées (rouge, vert, jaune, etc.). Ainsi, la Jérusalem nouvelle est à l’image de Dieu lui-même, lui que Jean avait contemplé sous la forme d’une pure lumière, une vision « de jaspe et de sardoine » (Ap 4,3). Le jaspe est la couleur dominante des remparts, seules les douze assises étant faites de douze gemmes distinctes. Cette ville est une pure lumière !

L’ensemble de l’architecture de la Cité sainte exprime l’idée de la per­fection, non pas celle des hommes, mais la perfection du projet divin. Cette architecture est dominée par le nombre « douze », qui se réfère au thème du « peuple de Dieu », tout comme les « 12 000 stades» (« mille » étant le nombre de la bénédiction divine) ou les « 144 coudées » (les deux alliances figurées par les 12 tribus d’Israël et les 12 apôtres). Les « 12 » portes de la Cité sont éga­lement mises explicitement en relation avec les 12 tribus d’Israël. Les noms des « 12 » apôtres apparaissent quant à eux sur les « 12 » assises des remparts. Le nombre douze exprime totalement l’essence de la Jéru­salem nouvelle, ce qui signifie qu’il ne s’y trouve rien qui soit d’ordre profane.

La question du temple pour une ville si décidément religieuse est de toute première importance. La réponse est étonnante: « Et je n’y vis pas de temple ; car le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, est son sanctuaire, ainsi que l’Agneau. » Nous avons vu que le temple véritable se trouve au Ciel, là où réside « l’Arche d’alliance », prototype céleste de l’Église (Ap 11,19). Au long de l’histoire, il existait des « temples », ces lieux où les hommes réalisaient le culte divin. Avec l’avènement des mille ans, la présence de Dieu se fait si forte dans la nouvelle Jérusalem que c’est elle, cette pré­sence, c’est-à-dire l’ensemble des croyants, qui forme désormais le « temple » de Dieu. Et Jean renchérit : « Et la ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer ; car la gloire de Dieu l’a illuminée, et sa lampe, c’est l’Agneau. » Il convient de bien interpréter cette affirmation de Jean. Il ne dit pas que le soleil et la lune n’existent plus ; il dit que la lumière naturelle de la raison (le soleil) et celle de la conscience (la lune, le cœur) sont à peine nécessaires, tant la grâce de Dieu (sa lumière) est abondante. C’est seulement dans le récit relatif à la vie éternelle que disparaîtront à jamais le soleil et la lune (Ap 22, 5). Pour l’instant, ces deux astres sont toujours bien à leur place dans le ciel.

La fin de cette seconde description de la Jérusalem nouvelle est impor­tante, car elle commente les relations de l’Église avec les nations qui continuent de peupler la terre durant les mille ans : « Et les nations mar­cheront à sa lumière, et les rois de la terre lui apportent leur gloire. » La Jérusalem nouvelle n’agit pas envers les nations à la manière de Babylone. Elle n’a pas de rôle économique ou politique, comme c’était le cas de l’épouse du Dragon. Manifestement Jean nous parle d’un rayonnement culturel, et bien sûr théologique. L’expression « marcher à la lumière » évoque une vocation de conseil et de sagesse de la part de l’Église vis-à-vis des nations. Ce ne sont pas des « trésors », mais c’est bien leur « gloire », que les rois apportent à l’Église. Dans le verset suivant, Jean complète son affirmation en disant que les hommes, et non plus seule­ment les rois, lui apporteront « la gloire et l’honneur des nations ». Le mot « gloire » (doxa) est à interpréter ici au sens courant de « répu­tation » ou de « réussite ». Ainsi, c’est le meilleur de l’homme que les rois et les peuples apportent à l’Église : les qualités humaines et spiri­tuelles de tous genres. L’Église est de la sorte « honorée », c’est-à-dire mise au centre des préoccupations des habitants de la terre, parce qu’elle brille de la Lumière d’en haut. C’est par l’enseignement des valeurs évangéliques que l’Église parvient à un tel rayonnement. Cet enseignement vraiment lumineux est affirmé par Jean : « Et jamais ses portes ne seront fermées le jour, car là il n ‘y aura pas de nuit. Et on lui apportera la gloire et l’honneur des nations ». Le « jour » et la « nuit » dont il est question ici ne se rapportent ni à la rotation de la terre sur elle-même ni à sa révolution autour du soleil. Le «jour» est la lumière spirituelle qui rayonne sans obstacle sur tous les esprits et dans toutes les nations ; tandis que la « nuit » qui n’existe plus désigne les forces des Ténèbres, la culture démoniaque du Dragon, enchaînée dans l’Abîme avec son maître.

Jean peut alors conclure : « Et jamais n’y entrera rien de souillé, ni celui qui pratique abomination et mensonge, mais seulement ceux qui se trouvent inscrits dans le livre de vie de l’Agneau. » Cette conclusion est plus brève que celle de la première description de la Jérusalem nouvelle (Ap 21,8), mais elle est de même teneur. Ici « l’abomination et le men­songe » qualifient les opérations des deux principales instances de l’âme : l’abomination renvoie au champ du comportement moral (la volonté, la conscience), tandis que le mensonge concerne l’exercice de l’intelligence.

La vie éternelle et la fin de la prophétie

À la fin du chapitre 20, nous avons assisté au Jugement dernier (Ap 20,11-14). Avec le chapitre 21 s’achève la description développée et détail­lée de l’Église durant le millénium. Le chapitre 22, que nous abordons, reprend la vision de Jean à partir du Jugement dernier, mais en évoquant maintenant le mystère de la vie éternelle.

 

« Et il me montra un fleuve d’eau de la vie, resplendissant comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place et de part et d’autre du fleuve, un arbre de vie, fructifiant douze fois, donnant son fruit chaque mois, et les feuilles de l’arbre sont pour la guérison des nations. Et il n’y aura plus d’anathème. Et le trône de Dieu et de l’Agneau y sera, et ses serviteurs lui rendront un culte ; et ils verront sa face, et son Nom sera sur leurs fronts. Et il n’y aura plus de nuit, et ils n’ont pas besoin de lumière de lampe ni de lumière de soleil, car le Seigneur Dieu luira sur eux, et ils régne­ront pour les éternités d’éternités! » (Ap 22,1-5).

La vision qui inaugure le chapitre 22 entraîne Jean jusqu’au Ciel. La mention du « trône de Dieu » ne laisse aucun doute à cet égard. Dans l’Apo­calypse, en effet, le trône divin est le centre du Ciel, autour duquel se tient constamment toute la Cour céleste. Ce trône n’est jamais mentionné dans un autre contexte. Les deux visions que nous venons de voir de la Jéru­salem nouvelle ne parlent pas du trône divin. Si ces visions d’Ap 21 concernaient le monde de l’éternité, alors Jean n’aurait pas manqué d’évo­quer ce trône de Dieu, centre et sommet du Royaume des Cieux. La Jérusalem nouvelle, nous l’avons vu, descend du Ciel pour être le nou­veau temple de Dieu sur la terre. Or, le trône céleste ne descend pas avec elle ; il demeure dans l’éternité, dont il est le fondement visible et le symbole même.

La vision de l’éternité s’enrichit de deux éléments jusqu’alors inédits : le « fleuve d’eau vive » et un « arbre de vie ». Dans l’Ancien Testament, ces deux éléments renvoient au thème du paradis : le paradis terrestre qui inaugura l’histoire humaine (Gn 2,8-10), et le paradis eschatologique, celui de la fin des temps, entrevu par les prophètes (Ez 47,1-12).

Le récit de la Genèse relatif à l’Éden nous décrit le paradis terrestre sous la forme d’un jardin au milieu duquel se trouve « l’arbre de vie », mais qui comporte aussi « l’arbre de la connaissance du bien et du mal », et un « fleuve » sortant de l’Éden (Gn 2,9-10). La présence de Dieu est constante, même si ce jardin paradisiaque n’est pas le Ciel éternel : « Ils entendirent le bruit des pas de Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour » (Gn 3,8). Le récit d’Ézéchiel, quant à lui, est une descrip­tion d’un paradis ayant comme centre le Temple de Dieu. Ce temple tient lieu de « trône » à la gloire de Dieu, c’est-à-dire qu’il est le lieu de sa présence continuelle. Un fleuve naît et se développe à partir du Temple (Ez 47, l), et sur chacune de ses rives croissent des arbres fructifiant chaque mois, et dont les feuilles servent de remède (Ez 47,12).

La signification symbolique du «fleuve» fait comprendre facilement en quoi il n’est pas un obstacle « matériel » susceptible de gêner la crois­sance de l’arbre de vie. L’image du « fleuve d’eau vive » renvoie aux paroles de Jésus lui-même dans l’Évangile: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi! Selon ce qu’a dit l’Ecriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il dit cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui » (Jn 7,37-39). Ainsi, le « fleuve d’eau vive » du paradis, c’est l’Esprit Saint qui abreuve les âmes éternellement. Il les transfigure sans cesse dans sa Lumière incréée, sans fin les unissant au Père et au Fils, comme lui-même est l’amour incréé du Père pour le Fils, et du Fils pour le Père. Le « fleuve d’eau vive » est une réalité intérieure, au même titre que « l’arbre de vie ».

Lorsqu’Adam et Eve eurent mangé, pour leur malheur, du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Dieu décida de les éloi­gner du paradis terrestre, « pour qu’ils ne prennent aussi de l’arbre de vie, qu’ils en mangent et vivent à jamais » (Gn 3,22). Cette malédiction initiale de l’humanité n’était pas absolue; elle avait pour but de permettre aux hommes de revenir vers Dieu. Le texte de la Genèse déclare, en effet, que si l’homme, connaissant et décidant désormais du bien et du mal, avait aussi mangé de l’arbre de vie, alors il serait demeuré éternellement dans une situation de rivalité et de refus de Dieu, comme c’était déjà le cas du Diable. L’exclusion du paradis terrestre, compte tenu du nouvel état spirituel de l’homme, était finalement une bénédiction! La vision paradisiaque de Jean exprime l’accès à la vie éternelle pour tous ceux qui sont sortis vainqueurs de l’épreuve du combat spirituel. Ayant suivi l’Agneau et non le Dragon, ils sont désormais, et pour l’éternité, devenus des fils de Dieu. Vraiment, Jean peut affirmer en vérité : « Et il n’y aura plus d’anathème. » Ajoutons que le mot « arbre » signifie littéralement « bois », ce qui symboliquement renvoie au « bois de la croix ». La Passion du Christ enrichit la compréhension de l’accès à l’arbre de vie1 : au Ciel, l’arbre de vie c’est Jésus ! Césaire d’Arles met habilement en relation l’arbre (la croix) et le fleuve. La vision du para­dis comporte donc une symbolique trinitaire qui a pour but de nous montrer que la vie éternelle est Dieu lui-même : le trône (le Père), l’arbre de la vie (le Fils) et le fleuve d’eau vive (l’Esprit Saint). Ces trois éléments symboliques se trouvent tous « au centre » du paradis céleste, dont ils sont la « vie ».

Pour nous montrer que l’arbre de vie est aussi inépuisable que le fleuve d’eau vive, Jean précise : « Un arbre de vie, fructifiant douze fois, donnant son fruit chaque mois, et les feuilles de l’arbre sont pour la guérison des nations. » La référence temporelle aux douze mois de l’année est, bien sûr, purement métaphorique. Quant à la « guérison des nations », il ne faut pas l’entendre dans le sens où il existerait encore des hommes sur la terre, puisqu’avec l’épisode du Jugement dernier le monde maté­riel n’est plus (Ap 20,11). Cette mention signifie que tous les péchés des hommes peuvent être pardonnés par Dieu. L’arbre de vie indique le pou­voir purificateur de la grâce divine. Jean nous parle ici de la nécessaire purification de l’âme pour accéder au Ciel, ce que l’Église désigne sous le nom de « purgatoire ».

La vision de Jean arrive alors à ce qui constitue l’essentiel de la vie bienheureuse des saints dans le Ciel : « Et le trône de Dieu et de l’Agneau y sera, et ses serviteurs lui rendront un culte ; et ils verront sa face, et son Nom sera sur leurs fronts. » Le Père et l’Agneau partagent le même trône de gloire ineffable, parce qu’ils sont tous deux l’objet de l’adoration uni­verselle des créatures célestes. La béatitude des saints, c’est de voir Dieu et de jouir du transport indicible du face-à-face avec l’Époux des âmes.

Et Jean peut conclure : « Et il n’y aura plus de nuit, et ils n’ont pas besoin de lumière de lampe ni de lumière de soleil, car le Seigneur Dieu luira sur eux, et ils régneront pour les éternités d’éternités. » Plus de « nuit « au Ciel, ni au sens matériel ni au sens moral. On peut désormais résumer ainsi cette conclusion de Jean : Dieu seul suffit !

 

« Et il me dit : « Ce sont des paroles certaines et véridiques, et le Sei­gneur, le Dieu des esprits des prophètes, a envoyé son ange pour mon­trer à ses serviteurs ce qui doit arriver bien vite. Et voici que je viens bientôt. Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce Livre ! » Et c’est moi, Jean, qui entendais et voyais cela. Et lorsque j’eus entendu et vu, je tombai pour me prosterner aux pieds de l’ange qui me montrait cela. Et il me dit: « Garde-t’en bien ! Je suis un serviteur comme toi et tes frères, les prophètes, et ceux qui gardent les paroles de ce livre ; devant Dieu prosterne-toi ». Et il me dit : « Ne scelle pas les paroles de la prophétie de ce livre, car le temps est proche ! Que l’in­juste pratique l’injustice encore, que le sale se salisse encore, que le juste pratique la justice encore, et que le saint se sanctifie encore. Voici que je viens bientôt, et mon salaire est avec moi pour rendre à chacun selon ses œuvres. Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin. Heureux ceux qui lavent leurs robes, pour qu’ils accèdent à l’arbre de vie et entrent dans la Ville par les portes ! Dehors les chiens, et les sorciers, et les fornicateurs, et les meurtriers, et les idolâtres, et quiconque aime et pratique le men­songe ! » » (Ap 22,6-15).

Nous voici arrivés à la conclusion de la prophétie de saint Jean, rela­tive à la fin des temps. Dans cette vision, l’affirmation solennelle de la vérité est fortement soulignée : « Le Dieu des esprits des prophètes, a envoyé son ange pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bien vite. » II s’agit d’une reprise explicite des premières lignes qui introduisent l’Apo­calypse (Ap 1,1-3). L’ange, à ce moment de la conclusion du récit, est celui qui accompagne Jean depuis la seconde vision de la Jérusalem nouvelle (Ap 21,9). Mais la formule désigne ici plus largement tous les anges qui se sont succédé auprès de Jean pour l’introduire dans les diverses visions au long de la narration. Le rôle accordé aux anges dans l’Apocalypse est considérable : ils sont vraiment les médiateurs entre Dieu et les hommes. Sous l’angle de la révélation prophétique, ils sont pareils à « l’Esprit du Seigneur » qui, dans l’Ancien Testament, « fond » (Jg 14,6), « transporte > (Ez 3,12) ou •< repose » (2 R 2,15) sur les hommes inspirés. Pour la seconde fois (Ap 19,10), Jean est poussé, comme malgré lui, à se prosterner devant le médiateur glorieux du monde divin. L’ange le corrige avec bienveil­lance, comprenant bien son mouvement irrésistible, si intensément soumis au « poids » de la gloire divine. Dans ce texte, en effet, les paroles de l’ange deviennent celles du Christ lui-même : « Voici je viens bientôt »

Le thème de la proximité de l’accomplissement de la prophétie est répété tout au long de ce passage conclusif : « Le temps est proche ». Il ne s’agit pas ici du temps pris au sens purement chronologique (chronos) ; c’est surtout un temps « qualitatif » ou « spirituel » que le mot « kairos » exprime ici. Le grec possède deux mots différents pour exprimer le temps qui s’écoule. Pour Jean, il s’agit de distinguer le temps de la matière (chronos) de celui de l’âme (kairos). Ce dernier (kairos) est le mot déjà utilisé en Ap 1,3. C’est le temps du combat spirituel dans lequel sont engagés tous les hommes. On pourrait dire que le « chronos est le temps d’un lecteur qui demeure extérieur à ce qu’il lit, tandis que le « kairos » est le temps de celui qui prend au sérieux l’urgence de la prophétie. Dans ce « temps-là », Dieu n’attend pas ! On pourrait dire encore que le « kairos » est le temps de la grâce divine offerte au croyant pour entrer dans le mystère. Cette grâce passe et, si l’on ne la saisit pas elle disparaît. Le « kairos » est en ce sens le temps « opportun ».

Si l’on en reste au plan du temps chronologique, alors on ne comprend pas comment le temps présent (celui du lecteur) et le futur eschatologique peuvent se rencontrer ; et l’on attend seulement des révélations sur la fin du monde matériel ! En revanche, en se situant dans le « kairos de l’invitation du Christ, tout devient « urgent » ; on comprend alors qu’il faut prendre part dès maintenant au combat spirituel, sans attendre la fin du monde proprement dite. Il n’est plus question, dès lors, de croire en une possible « neutralité » par rapport au gigantesque affrontement oppo­sant la Lumière et les Ténèbres ; un affrontement déjà commencé, puisque nous vivons dans le « temps » des sept Églises. La prophétie de Jean nous permet de comprendre l’importance et l’intensité du combat de la foi, celui que nous devons mener dès à présent, afin que le Seigneur nous trouve prêts quand II viendra. L’Apocalypse, en effet, n’a pas été écrite pour les hommes des derniers temps ; elle fut inspirée à Jean pour être communiquée aux hommes tout au long de l’histoire ! Tel est le sens de l’exhortation du Christ par la bouche de l’ange: « Que l’injuste pra­tique l’injustice encore, que le sale se salisse encore, que le juste pratique la justice encore, et que le saint se sanctifie encore. » Il n’est pas possible de demeurer hors du champ de bataille ; ou bien on suit l’Agneau, ou bien on est entraîné derrière le Dragon. Et cet enjeu n’est pas réservé aux hommes de la fin des temps, comme une interprétation « chronolo­gique » le laisserait faussement penser ; il concerne les hommes de tous les temps ! Pour chacun des deux groupes cités, l’avertissement divin dis­tingue deux nuances : une implication minimale dans le combat spirituel (l’homme « injuste » et l’homme « juste ») et une participation très active (« l’homme souillé » opposé au « saint »).

Le Christ se pose en juge des hommes, parce qu’il est « l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin. » Ces attributs divins, que nous avons déjà rencontrés au long de la prophétie, traduisent l’incontournable autorité de Dieu « Tout-Puissant » (Ap 1,8). Il faudrait être aveuglé par les ténèbres pour la nier. Mais, pour ceux qui la méditent et l’accueillent, la récompense est merveilleuse : « Heureux ceux qui lavent leurs robes, pour qu’ils accèdent à l’arbre de vie et entrent dans la Ville par les portes. » On le voit, « l’arbre de vie » est l’image même de la vie éternelle bienheureuse, et c’est sous les traits d’une « Cité » qu’est figuré le Royaume des Cieux. Cette Cité est la « Jérusalem nouvelle » du cha­pitre 21, mais transfigurée en une Jérusalem désormais « céleste ». Il s’agit là de l’unique référence à l’Église dans le chapitre 22. Dans les évan­giles, on trouve cette image de la « porte », ouverte ou fermée, qui exprime symboliquement le jugement divin : celui qui n’entre pas par la porte qu’est le Christ est un voleur (Jn 10,l) ; le salut est une porte étroite (Lc 13,24), ouverte seulement pour les « vierges prévoyantes » (Mt 25, 10), c’est à-dire attentives au combat spirituel secouant le monde. Quant à ceux qui ont refusé de suivre la sagesse d’en haut, ils sont, par définition, « dehors», comme l’invité qui n’avait pas de vêtement de noces (la robe blanche des élus) pour participer au festin des noces de l’Agneau : « liez-lui pieds et poings et jetez-le dans les ténèbres du dehors; là seront les sanglots et les grincements de dents » (Mt 22,13). Comme on le voit, la tona­lité de l’exhortation du Christ est du même ordre ici : « Dehors les chiens, et les sorciers, et les fornicateurs, et les meurtriers, et les idolâtres, et qui­conque aime et pratique le mensonge. »

 

« Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous attester cela au sujet des Églises. Moi, je suis le rejeton de la race de David, l’étoile resplendis­sante du matin. Et l’Esprit et l’Épousée disent : « Viens ! » Et que celui qui entend dise : « Viens ! » Et que celui qui a soif vienne, que celui qui le veut prenne de l’eau de vie gratuitement. Je l’atteste, moi, à qui­conque entend les paroles de la prophétie de ce livre : « Si quelqu’un y ajoute, Dieu lui ajoutera les plaies qui sont décrites dans ce livre ; et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette pro­phétie, Dieu lui retranchera sa part de l’arbre de vie et de la Ville, la (Ville) sainte, qui sont décrits dans ce livre ». Celui qui atteste cela dit : « Oui, je viens bientôt ». Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! La grâce du Sei­gneur Jésus soit avec tous! Amen! » (Ap 22,16-21).

Toute la prophétie s’adresse « aux Églises ». Il s’agit bien sûr des sept Églises mentionnées au début de l’Apocalypse, et à travers elles de l’Église de tous les temps, répandue parmi toutes les nations. Cette Église n’est pas celle des derniers temps, et c’est pourquoi Jésus se présente à elle sous les traits du Messie (« le rejeton de la race de David ») et de l’es­pérance future (« l’étoile resplendissante du matin »). Dans ce second et dernier mouvement conclusif, le Christ met cette fois en relief le « désir » pour inviter les hommes à entrer pleinement dans la perspective de la foi. C’est par le désir, en effet, qu’on accède de façon certaine au salut. Car le désir n’est pas seulement un « besoin » à combler ; il est surtout le mouvement même de l’amour. Et le Dieu d’amour n’attend fondamentalement pas d’autres dispositions de la part des hommes. Ce désir est d’abord exprimé par l’Esprit Saint et par l’Église céleste : « Et l’Esprit et l’Épousée disent: « Viens! » ». Il doit naître ensuite chez celui qui entend en son propre cœur ce cri de « L’Esprit et (de) l’Épouse », et qui inclut, bien sûr, l’auditeur ou le lecteur de la prophétie. Il s’agit donc ici de l’homme attentif au mystère divin, l’homme qui médite et qui prie : « Celui qui entend ». Celui-là doit entrer dans la prière de « L’Esprit et (de) l‘Epouse » au point de crier « Viens ! ». Enfin, le désir étant devenu assez intense pour avoir littéralement assoiffé l’âme, cet homme recevra ce qu’il aura si ardemment désiré : « Et que celui qui a soif vienne, que celui qui le veut prenne de l’eau de vie gratuitement. » Tout n’est pas donné d’em­blée : l’appel de Dieu fait naître un désir qui doit croître pour pouvoir devenir un véritable cri d’amour.

Le Christ achève son exhortation par un avertissement très solennel concernant le texte même de la prophétie : « Si quelqu’un y ajoute, Dieu lui ajoutera les plaies qui sont décrites dans ce livre ; et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu lui retranchera sa part de l’arbre de vie et de la Ville sainte, qui sont décrits dans ce livre. » Les faussaires potentiels auxquels s’adressent les avertissements du Seigneur ne sont pas seulement des copistes transmettant le texte de l’Apocalypse. Les avertissements du Seigneur concernent tout autant ses interprètes, ou bien encore de possibles « imitateurs » écrivant des textes prétendument inspirés par Dieu sur le thème de la fin des temps. On trouve la mention de « l’arbre de vie » dans la lettre adressée à l’Église d’Éphèse : « Au vainqueur, je ferai manger de l’arbre de vie placé dans le paradis de Dieu » (Ap 2, 7). Or, le propre de cette Église est d’avoir su dénoncer le mensonge des faux apôtres et de les avoir déclarés « men­teurs » (Ap 2, 2). C’est cette même exigence que le Christ réclame à la fin de la prophétie, les « faux apôtres » étant ceux qui déformeront le texte ou le message des visions rapportées par Jean. C’est aux croyants de savoir défendre la vérité. Et le zèle qui leur permettra de défendre la vérité, c’est celui-là même que le Christ a recommandé à l’Église d’Éphèse : se souvenir de leur « amour premier ». Qui aime reconnaît l’Aimé entre mille !

 

Résumé

Après la chute de Babylone, le Dragon et les deux bêtes ont coalisé les nations contre l’Agneau et les élus. C’est la bataille d’Armageddon. Le combat est spirituel : le Christ frappe ses adversaires avec « l’épée acérée sortant de sa bouche », c’est-à-dire la Parole de Dieu qui dissipe tout men­songe.

Le Dragon est enchaîné dans l’Abîme pour « mille ans », conservant ainsi la possibilité d’une action limitée, mais encore réelle, envers les habitants de la terre.

À l’issue des mille ans, le Dragon est relâché ; il parvient à séduire les nations du monde, et à les liguer contre le « camp des saints », c’est-à-dire la Jérusalem nouvelle.

Arrive alors le moment du Jugement dernier : le Dragon est jeté dans le « lac de feu », ainsi que tous les hommes ayant refusé la souveraineté spi­rituelle de Dieu.

Le livre de l’Apocalypse s’achève sur une vision du Paradis céleste réservé aux hommes ayant accueilli le pardon divin (Ap 22, 1-5). La Trinité se tient au centre du Ciel éternel.

Même s’il n’advient qu’à la fin des temps, le combat spirituel décrit dans l’Apocalypse est bien celui des hommes tout au long de notre histoire !

 

AMEN !

1 On assiste à la fin du texte à une seconde tentative de prosternation de Jean, une nouvelle fois arrêtée par l’ange (Ap 22, 8). À l’issue de la contemplation de la Jérusa­lem nouvelle et de la félicité éternelle des élus, Jean se sent mû à adorer les desseins divins en se prosternant devant l’ange qui les lui annonce. L’ange semble comprendre la nature du transport de Jean, et, de nouveau, il le corrige avec beaucoup de douceur.

2 Origène, Commentaire sur st Jean, 11-49 (SC, t. I, pp. 241-243). Littéralement « pistoï » signifie « croyant ».

3 Origène, op. cit., 11-57 (SC, t. I, p. 247).

4 au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1,1).

5 « Les nombreux diadèmes (v. 12) indiquent sa légitime seigneurie, pareillement le nom inscrit sur son vêtement et sur sa cuisse : « Roi des rois, et Seigneur des seigneurs ». (…) Notre texte le restitue (le titre divin) à son vrai titulaire, ainsi que les diadèmes volés par le dragon et la bête » (Ch. Brutsch, Clarté de l’Apocalypse, Genève 1955, p. 187).

6 P. Claudel, op. cit., p. 1090.

7 Il s’agit de l’épisode décrit en Gn 19,1-29. Les deux villes sont irrémédiablement détruites par une « pluie de soufre et de feu », et de même la plaine où elles se trouvaient ; la femme de Lot, qui regarda nostalgiquement vers Sodome au moment de sa chute, fut elle-même transformée en « colonne de sel ». Dans l’Ancien Testament, Sodome est un symbole de l’infécondité radicale d’une vie fondée sur le matérialisme et l’hédonisme.

8 « La mort n’est pas, dans l’Apocalypse, le séjour qui accueille normalement les homme à l’issue de leur vie terrestre. C’est au contraire une puissance mauvaise au service d monde des ténèbres, la négation de la vie véritable que Dieu veut donner dès à préser et pour toujours » (P. Prigent, op. cit., p. 447).

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