Dans Parole de Dieu

Apocalypse : fin du monde ou révélation du combat spirituel ? Illustré avec les miniatures du Beatus de la Seu d’Urgell (Xèsiècle). SEPTIEME PARTIE

 

12 septembre 2012 Ap 9, 1 – 11, 19 3 dernières trompettes

 

« Et le cinquième ange sonna de la trompette, et je vis une étoile qui, du Ciel, était tombée sur la terre. Et il lui fut donné la clef du puits de l’Abîme, et elle ouvrit le puits de l’Abîme. Et il monta du puits une fumée comme une fumée de grande fournaise, et le soleil et l’air furent enténébrés par la fumée du puits. Et de la fumée sortirent des sauterelles sur la terre » (Ap 9, 1-3).

 

La seconde mention de la chute de l’astre,

celle de la cinquième trompette,

est un simple rappel de l’événement advenu au cours de la troisième trompette.

Cet astre nommé « Absinthe »,

qui avait déjà empoisonné le tiers des eaux douces de la terre (Ap 8, 10-11),

se voit remettre à présent la « clef du puits de l’Abîme ».

L’Abîme est ici synonyme de l’Enfer ou de l’Hadès, (Lc 8,31; 2 P 2,4; Jude 6)

c’est-à-dire le lieu où résident les démons et les réprouvés.

Dieu seul possède la clef de l’Abîme,

et c’est Lui qui permet à l’ange déchu d’en ouvrir la porte.

pour se répandre par toute la terre !

Car les sauterelles de l’Abîme sont les anges de l’Enfer,

ce que leur description détaillée nous montrera bientôt.

 

L’image de la « fournaise » est liée au thème de l’Abîme,

où tous les vices sont comme un feu qui brûle sans fin les réprouvés.

Étymologiquement, le mot abîme signifie « sans fond »,

c’est-à-dire aussi ce qui est « sans fin ».

La four­naise qu’est l’Abîme est si énorme que la fumée qui s’en échappe

obs­curcit soudainement toute la terre, voilant le soleil (image de la Révélation)

et saturant l’air que respirent les hommes,

et qui les fait vivre (image du climat spirituel

engendré par les valeurs de la charité fraternelle).

On assiste ici à un enténèbrement de l’atmosphère terrestre,

empêchant la lumière d’éclairer les hommes.

Il ne reste donc plus aux hommes qu’un air appau­vri sous l’angle spirituel.

Or, il ne s’agit là que du premier effet de la cinquième trompette !

 

Jean poursuit le récit de sa vision : « Et de la fumée sortirent des sau­terelles sur la terre ». La fumée montant de l’immense fournaise de l’Abîme

se révèle être un énorme nuage de sauterelles parfaitement diaboliques.

Elles surgissent littéralement des ténèbres !

L’armée des sauterelles est l’ar­mée des Ténèbres !

 

 

« Et il leur fut donné un pouvoir comme le pouvoir qu’ont les scor­pions de la terre.

Et il leur fut dit de ne pas nuire à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais seulement aux hommes qui n’ont pas le sceau de Dieu sur leur front. Et il leur fut donné, non de les tuer, mais de les torturer pendant cinq mois ; et leur torture est comme la torture du scorpion quand il pique l’homme. Et en ces jours-là, les hommes chercheront la mort et ils ne la trouveront pas ; et ils désireront mourir… et la mort fuira loin d’eux ! » (Ap 9, 3-6).

 

Le fléau de la cinquième trompette est en relation avec la huitième plaie d’Egypte,

qui vit l’envahissement du pays par les sauterelles (Ex 10,13-20),

et qui précéda la plaie des ténèbres (Ex 10, 21-23).

Il s’agissait alors de sauterelles naturelles qui dévastèrent cultures et végé­tation en Egypte :

« Elles dévorèrent toute l’herbe du pays et tous les fruits des arbres » (Ex 10, 15).

Ces essaims, composés de millions d’individus apportés par le vent,

engendrent la famine partout où ils passent.

Dans la Bible, les sauterelles sont comparées à des armées en raison de leur grand nombre

et peuvent être l’objet de représentations dantesques :

« Faites charger les chevaux comme des sauterelles hérissées » (Jr 51, 27).

Le livre de la Sagesse, interprétant la huitième plaie d’Egypte,

déclare même que par leurs morsures, elles tuèrent les Égyptiens (Sg 16, 9).

Il ne s’agissait cepen­dant pas d’animaux considérés comme impurs,

puisque les Hébreux pou­vaient les manger (Lv 11, 22).

Et c’est aussi ce que faisait Jean-Baptiste au désert (Mt 3, 4).

 

Mais les sauterelles de l’Apocalypse ne sont pas les animaux que l’on trouve dans la nature. La première différence notable réside dans le fait qu’elles ne s’attaquent pas à la végétation : « Et il leur fut dit de ne pas nuire à l’herbe de la terre,

ni à aucune verdure, ni à aucun arbre,

mais seulement aux hommes qui n’ont pas le sceau de Dieu sur leur front. »

La seconde différence tient dans le fait que ces sauterelles peuvent affli­ger les hommes,

et uniquement les hommes qui rejettent Dieu.

Ces éléments nous orientent vers une interprétation qui ne peut être que symbolique.

 

Nous avons vu, lors de la première trompette,

que le symbolisme de la végétation renvoie aux valeurs « fécondes » ou « vivantes »,

qui édi­fient une société juste.

Ces valeurs ont été frappées les premières pour affaiblir les hommes

et les préparer ainsi à être châtiés par les saute­relles.

Certes, les sauterelles ont le pouvoir de s’attaquer aux valeurs « humanistes »

qui rendent le monde « vivable ».

Elles ne sont rien d’autre en effet que les démons habitant le grand Abîme,

symbole de la multitude des « esprits impurs »

mis au jour par Jésus au cours de sa vie publique.

Mais ici leur mission est autre.

Souvenons-nous du démon nommé « Légion » qui affligeait un homme de Gérasénie :

« Mon nom est Légion, car nous sommes beaucoup » (Mc 5, 9).

Effectivement, les démons ayant été chassés par Jésus,

ils entrèrent dans un troupeau de porcs d’en­viron deux mille têtes,

les précipitant dans la mer (Mc 5, 11-13).

Jésus nom­mait les démons par l’expression « esprits impurs ».

Leur impureté est spirituelle : ils sont les mauvais conseillers des hommes,

les poussant à laisser libre cours aux convoitises, à l’égoïsme et à la haine.

Les « pos­sédés » de l’évangile ne sont pas des monstres ;

ils sont des êtres tristes et souffrants,

des prisonniers torturés sadiquement par les anges déchus,

et incapables d’échapper à leurs bourreaux.

Voilà ce qui attend les habi­tants de la terre pendant cinq mois !

 

Le concept de possession diabolique me paraît être, en effet,

le meil­leur moyen de rendre compte du fléau de la cinquième trompette.

Ces sauterelles ont pour mission de « tourmenter les hommes durant cinq mois »,

ce qui correspond à la durée de vie d’une sauterelle naturelle,

et signifie que les sauterelles de l’Abîme n’ont d’autre raison d’être

que d’in­fliger ce tourment ; leur vie entière est dédiée à cette œuvre.

On a vu qu’elles sortent de la fumée de la fournaise

qui a obscurci les valeurs spirituelles (le soleil),

imprégnant l’atmosphère des sociétés (l’air),

et s’abattant sur les hommes qu’elles se mettent à « posséder » et à obsé­der.

L’épisode du Gérasénien, que nous venons d’évoquer plus haut,

nous montre le tableau « clinique » d’un être totalement tourmenté1:

son uni­vers est celui des cimetières, signe d’une religiosité morbide et mortifère ;

il a rompu tous les « liens » sociaux (les valeurs),

et plus aucun idéal de vie ne peut désormais le « retenir »

(le nourrir en lui donnant le sens d’une vocation) ;

c’est un solitaire fort triste qui montre des signes évi­dents d’une souffrance immense

le conduisant jusqu’à la folie (il pousse des cris et s’automutile) ;

et enfin, il est incapable d’entendre une réflexion sur la vie spirituelle,

suppliant Jésus de le laisser à ses ténèbres.

Cet épi­sode du Gérasénien est précieux,

car il nous montre l’état intérieur d’un possédé.

Jean déploie dans sa prophétie le spectacle semblable

d’une douleur existentielle sans remède :

« Les hommes chercheront la mort et ils ne la trouveront pas ;

et ils désireront mourir… et la mort fuira loin d’eux. »

La mort elle-même ne saurait être un refuge ou un repos,

parce que l’état d’âme du possédé est précisément celui de la mort spirituelle.

L’Abîme est un lieu si affreux,

que les esprits impurs qui s’étaient empa­rés du Gérasénien supplient Jésus

de ne pas les y renvoyer (Lc 8, 31).

Il n’existe pas de repos dans l’Abîme,

et les sauterelles qui en surgissent sont suscitées

pour faire expérimenter aux habitants de la terre l’atmo­sphère

qui baigne le royaume de la mort éternelle.

 

La torture infligée par les sauterelles aux hommes est comparée à la piqûre du scorpion, rarement mortelle mais toujours douloureuse !

Dans la Bible, le scorpion est un animal dont il faut se défier.

Il fut, pour les Hébreux qui errèrent quarante ans au désert sous la conduite de Moïse,

un animal fourbe et dangereux comme le serpent,

au point de devenir une image pour définir un lieu d’épreuve : « Ce désert grand et terrible, pays des serpents brûlants, des scorpions et de la soif» (Dt 8, 15).

Il fait partie des animaux associés traditionnellement au châtiment des hommes mauvais :

« Les dents des fauves, et les scorpions, et les vipères, et l’épée vengeresse qui punit les impies » (Si 39, 30).

Enfin, l’image du scor­pion est utilisée par Jésus pour parler des démons :

« Voici je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute la puis­sance de l’Ennemi » (Lc 10, 19).

Le pouvoir des sauterelles issues de la four­naise de l’Abîme

est « pareil à celui des scorpions de la terre », nous dit Jean :

cependant, elles piquent les hommes sans les tuer.

Leur dard de scorpion exprime leur fausseté,

car il est situé sur leur queue et non dans leur mâchoire : « Anciens et notables, c’est la tête ; le prophète maître de mensonge, c’est la queue » (Is 9, 14).

Le venin qui fait souffrir sans tuer est celui du mensonge.

Il agit par des pensées sans finalité qui envahissent l’es­prit des hommes,

leur interdisant fallacieusement de contempler le monde à la lumière de la foi,

de l’espérance et de l’amour.

Ces piqûres veni­meuses des sauterelles font aussi songer aux morsures

que les remords infligent aux consciences tourmentées :

bien loin de pacifier l’âme, chaque souvenir du péché pousse à pécher encore,

et ajoute ainsi plus de fiel dans le cœur.

Les sauterelles sont des agents de désespérance,

et telle est bien la douleur existentielle qui fait hurler les hommes

jusqu’à dési­rer une mort impossible.

Cette expérience de possession diabolique plonge les hommes

dans un état spirituel proche de celui du shéol dans l’Ancien Testament.

L’expression « descendre au shéol », outre le sens premier de « mourir »,

signifie aussi être triste ou désespéré (Jb 17, 13.16; Ps 116, 3; Si 51, 6),

comme c’est bien le cas ici.

Le shéol est présenté comme le refuge du men­songe,

où les hommes tentent de se « cacher » (Is 28, 15), mais en vain,

et sont tourmentés par la « terreur » : « Quand passera le fléau destruc­teur, vous en serez écrasés. Chaque fois qu’il passera, il vous saisira, car il passera chaque matin, le jour et la nuit, et il n’y aura qu’épouvanté à comprendre le message. Car trop court sera le lit pour s’y étendre, trop étroite la couverture pour s’y blottir » (Is 28, 18-20).

Le shéol est le lieu de l’infécondité (Pr 30, 16) et de l’impuissance (Qo 9, 10),

et il est insatiable (Pr 27, 20).

Ainsi le châtiment divin est-il pour les habitants de la terre

une expérience anticipée de l’enfer.

De la part de Dieu qui permet le déchaî­nement des sauterelles,

il s’agit d’une exhortation faite aux hommes à discerner,

en l’expérimentant, la nature mauvaise des Ténèbres, et à s’en détourner.

Ce châtiment, comme tous les châtiments divins,

invite à la conversion tous ceux qui ne se sont pas laissés marquer du sceau divin.

 

« Et voici à quoi ressemblaient les sauterelles; elles étaient semblables à des chevaux prêts pour la guerre ; sur leurs têtes (il y avait) comme des couronnes semblables à de l’or; et leurs faces étaient comme des faces d’hommes ; et elles avaient des cheveux comme des cheveux de femmes, et leurs dents étaient comme celles de lions. Et elles avaient des thorax comme des cuirasses de fer, et le bruit de leurs ailes était comme un bruit de chars à nombreux chevaux courant à la guerre. Et elles ont des queues semblables à des scorpions, et des dards, et dans leur queue est leur pouvoir de nuire aux hommes pendant cinq mois. Elles ont sur elles pour roi l’ange de l’Abîme ; son nom en hébreu est « Abaddôn », et en grec il a nom « Apottyôn ». Le premier « Malheur » s’en est allé ; voici qu’il vient encore deux « Malheur » après cela » (Ap 9, 7-12).

 

L’armée des sauterelles fait songer à une immense cavalerie infernale

qui ne peuvent être arrêtées par les hommes.

A l’image des démons, elles sont toutes identiques,

comme pour souligner que les Ténèbres engendrent l’uniformité et l’anonymat.

 

Leur diadème prouve qu’elles sont toutes à elles-mêmes leur propre roi.

En enfer, chaque démon est un roi qui règne sur les réprouvés.

C’est la couronne de l’orgueil et de la vanité que portent les sauterelles.

 

Leur tête est constituée de trois éléments : le visage, la chevelure et la mâchoire.

Le visage semble être celui d’un homme,

c’est-à-dire qu’il emprunte fallacieusement l’apparence de la rationalité ;

la chevelure « comme des che­veux de femmes » évoque,

mais de façon trompeuse, la douceur et la sensualité2 ;

la mâchoire, enfin, est « comme les dents des lions »,

image de leur cruauté et de leur férocité3.

Le thorax semblable à « des cuirasses de fer » suggère une dureté de cœur inflexible ;

et leurs ailes qui pro­duisent un vacarme effrayant,

« comme un bruit de chars à nombreux chevaux courant à la guerre »,

traduit le saccage de la paix intérieure qu’infligent les sauterelles aux hommes.

Cependant, leur arme se trouve dans leur queue de scorpion.

Les tentations qu’elles proposent cachent un redoutable venin,

non pas avec des mots mais avec des actes.

 

Le temps de « cinq mois » que dure le fléau signifie,

du point de vue des habitants de la terre,

une épreuve d’une durée heureusement limitée.

 

Les sauterelles diaboliques ont un roi : c’est « l’ange de l’Abîme ».

Est-ce le même ange que celui auquel a été donné le pouvoir d’ouvrir le puits de l’Abîme (Ap 9, 1-2)?

Le texte ne nous permet pas d’avoir une certitude totale à cet égard,

mais il semble bien probable qu’il s’agisse effectivement du même démon.

En Ap 8,11 son nom était « Absinthe », à cause de sa fonction d’empoisonneur des eaux ;

à présent, il est nommé en hébreu « Abaddôn » et en grec « Apollyôn »,

ce qui se traduit par « des­truction » ou « ruine » dans les deux langues évoquées ici.

 

La cinquième trompette nous montre bien

ce que peut être la des­truction issue de l’Abîme

dont Jean est le témoin au cours de sa vision.

Bien loin de tuer les hommes, il s’agit de les poursuivre,

de les traquer de l’intérieur en quelque sorte.

C’est toujours la même dynamique du fléau des Ténèbres

d’où l’on ne parvient pas à s’extraire,

et qui oppresse sous la forme des piqûres de scorpion.

Et ce fléau détruit les hommes, les brise, au point de leur faire rechercher la mort,

cette grande amie de l’Abîme.

Autrement dit, l’Abîme a bien le pouvoir de désespérer dès ici-bas les vivants.

Les sauterelles sont porteuses du dard de la mort.

La mort qui ne surviendra qu’à la sixième trompette !

 

Contempler

 

Lire

« Et le sixième ange sonna de la trompette, et j’entendis une voix venant des quatre cornes de l’autel d’or qui est devant Dieu. Elle disait au sixième ange, celui qui avait la trompette : « Délie les quatre anges qui sont liés sur le fleuve, le grand (fleuve) Euphrate. » Et les quatre anges, qui se tenaient prêts pour l’heure, et le jour, et le mois et l’année, furent déliés afin de tuer le tiers des hommes. Et le nombre des cavaliers en campagne était de 200 000 000 ; j’entendis leur nombre. Et voici comment, dans ma vision, je vis les chevaux et ceux qui les montaient : ils ont des cuirasses de feu, et d’hyacinthe et de soufre; et les têtes des chevaux sont comme des têtes de lions, et de leur bouche il sort du feu, et de la fumée et du soufre. Par suite de ces trois fléaux fut tué le tiers des hommes, par le feu, et la fumée et le soufre qui sortent de leurs bouches.

Car le pouvoir des chevaux est dans leur bouche et dans leurs queues ; car leurs queues sont semblables à des serpents, elles ont des têtes, et c’est par elles qu’elles nuisent » (Ap 9,13-19).

 

Prier

 

Méditer

Dieu, par l’intermédiaire de la « voix venant de l’autel »,

commande au sixième ange de libérer les quatre autres qui se tiennent sur l’Euphrate.

La référence au symbolisme du chiffre « quatre » est insis­tante :

les « quatre cornes de l’autel » et les « quatre anges enchaînés sur l’Euphrate ».

Les quatre anges enchaînés sur l’Euphrate et destinés à commander une armée gigantesque, figurent alors la totalité des forces prêtes à fondre sur le monde.

Le chiffre quatre se réfère aussi, dans notre passage,

à l’idée d’une totalité spatiale (les quatre points cardinaux),

les quatre anges ayant pour objectif une offen­sive concernant la terre entière.

 

Les quatre anges qui suscitent la cavalerie céleste sont « liés sur le grand fleuve Euphrate ». L’Euphrate est le fleuve principal de la Babylonie,

symbole dans l’Ancien Testament des empires qui menacent les fron­tières de la Terre sainte. C’est le grand fleuve de Mésopotamie, qui parcourt près de trois mille kilomètres.

Depuis la haute Antiquité, les royaumes qui le bordent s’en sont disputés la primauté,

formant des empires successifs :

l’empire hittite, l’empire assyrien,

l’empire babylonien et l’empire perse se succédèrent au long de l’histoire biblique.

Dans la Bible, le fleuve Euphrate est donc le symbole commun

de ces peuples et de leurs valeurs.

Il s’agit d’une sociologie païenne – donc menaçante pour la Terre Sainte -,

capable d’engendrer un ordre social permettant aux hommes de vivre en paix

et de se développer spirituellement dans une culture « impériale »,

c’est-à-dire la capacité d’unir et d’harmoniser les diverses sous-cultures constituant l’empire. Les valeurs choisies pour réaliser cette unification sont

celles de la puissance militaire et de la richesse.

C’est sur ce fleuve symbolique que les quatre anges attendent le signal de Dieu

pour déployer sur le monde leur immense armée.

 

Saint Jean ne nous décrit pas l’origine de la cavalerie céleste :

celle-ci fait irruption dans le monde avec la libération des quatre anges.

L’ori­gine de la cavalerie se confond donc avec les quatre anges eux-mêmes.

Leur effectif est colossal : « Et le nombre des cavaliers en campagne était de 200 000 000 ; j’entendis leur nombre ».

La mesure précise du nombre des cavaliers prouve leur origine céleste,

Dieu seul étant capable de les dénombrer, c’est-à-dire de les utiliser.

Ainsi, en écri­vant « j’entendis leur nombre »,

Jean veut nous signifier que cette armée est suscitée par Dieu.

Littéralement, le nombre des cavaliers est de « 20 000 myriades »,

c’est-à-dire 200 millions, la myriade valant 10 000.

La mention de l’Euphrate

en tant que point de départ de l’offensive des quatre anges contre le monde

se comprend comme un fléau s’abattant sur les valeurs impériales de la culture babylonienne,

rendues inaptes à opérer la cohésion sociale du monde.

 

La cavalerie céleste, en effet, est particulièrement redoutable :

les che­vaux sont les armes, et les cavaliers sont leurs guides.

De la sorte, les chevaux ne sont pas des animaux incontrôlés,

comme le sont les saute­relles.

Aux trois fléaux des chevaux correspondent les couleurs des cui­rasses de leurs cavaliers :

le feu (cuirasse de feu, couleur feu),

la fumée (cuirasse d’hyacinthe, couleur brun-orangé ou bleu)

et le soufre (cuirasse de soufre, couleur jaune).

 

On peut ainsi distinguer trois sortes de cava­liers,

incarnant chacun l’un des fléaux détenus par les chevaux : « Les têtes des chevaux sont comme des têtes de lions, et de leur bouche il son du feu, et de la fumée et du soufre ».

Dans l’Apocalypse, le lion est le symbole d’un animal invincible,

dont la force réside dans ses mâchoires.

Ce symbole du lion est appliqué presque exclusivement au Christ ou aux anges4.

L’aspect redoutable du lion, qui décrit la tête des chevaux,

tient aussi au fait que leur pouvoir destructeur réside dans leur bouche

(comme c’est le cas pour le lion)

et qu’ils sont donc à cet égard réellement effrayants.

Le feu qui brûle les hommes, la fumée qui les étouffe et le soufre qui les consume,

font des ravages inouïs parmi les habitants de la terre.

Le feu (qui implique aussi la fumée)

et le soufre sont les ingré­dients traditionnels du châtiment divin (Ap 14,10 ; 19,20 ; 21,8), que l’on trouve déjà comme tels dans l’Ancien Testament (Gn 19,24 ; Ez 38,22 ; Is 30,33).

Les trois fléaux des chevaux, tout comme « le lac de feu et de soufre embrasé » (Ap 19, 20), ne sont rien d’autre finalement que le symbole permanent de l’infécon­dité spirituelle ! L’amour et la vérité forment un rempart qui protège spi­rituellement le monde.

Mais si ces deux valeurs fondamentales viennent à disparaître

des références culturelles des nations,

alors celles-ci perdent le bouclier qui les protégeait de la dureté de cœur et du relativisme, ces maux spirituels qui désintègrent toutes les constructions sociales,

même les plus séculaires et les plus éprouvées.

 

Jean ajoute que les chevaux peuvent nuire aux hommes d’une qua­trième façon,

par leur queue cette fois : « Car leurs queues sont semblables à des serpents, elles ont des têtes, et c’est par elles qu’elles nuisent. »

Ainsi, même lorsque la tête des chevaux est passée,

c’est leur queue qui prend la relève.

Le cheval est tout entier un fléau redoutable !

Ce détail met en relief le fait qu’il n’y a pas de répit

dans le déroulement destructeur de la sixième trompette.

Le verbe « nuire », est plus couramment utilisé d’ordinaire

dans son sens premier de « être injuste », « faire du tort » (injustement).

On peut alors interpréter les morsures infligées par la queue des chevaux

comme une image de l’injustice se déployant dans le monde

à la suite de l’effondre­ment des valeurs impériales de la culture babylonienne.

Les morsures des queues des chevaux représentent l’état

où l’humanité est plongée après le passage de la cavalerie :

le monde est la proie des « morsures » de l’injustice.

La queue symbolise une conséquence pernicieuse du triple fléau

sorti de la bouche des chevaux

(la queue est sournoise car on ne la voit pas ou bien on n’y prête pas attention,

on ne s’en méfie pas).

En effet, l’effondrement de la culture babylonienne laisse derrière lui des ruines sociales,

où l’injustice se déploie tout à son aise.

Il est possible d’interpréter les trois fléaux

sortant de la bouche des chevaux

à la lumière des trois convoitises distinguées par Jean dans sa première épître :

« Car tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie – vient non pas du Père, mais du monde » (l Jn 2, 16).

Les trois convoitises représentent tout ce qui, en définitive,

peut mouvoir le monde en dehors de Dieu.

Le terme grec que nous traduisons par « convoi­tise » signifie fondamentalement « désir ». Ces trois sources du désir couvrent la totalité de l’homme :

les plans physique, psychologique et spirituel.

La « convoitise de la chair » désigne les grands « appétits » du corps (nourriture, sexualité) ; la « convoitise des yeux » prend sa source dans l’imagination,

incitant à désirer tout ce qui brille, les êtres comme les choses :

les objets matériels jugés beaux ou bien techniquement avancés,

ou bien luxueux, et de même les personnes per­çues comme brillantes ;

enfin, « l’orgueil de la vie »,

cette convoitise spi­rituelle qui se situe au plan du pouvoir et de l’affirmation de soi.

Sous l’influence de l’atmosphère immanentiste du « monde »,

les habitants de la terre se trouvent du même coup

sous l’emprise des trois convoitises

qui ne cessent de les mettre en état de désir, les tournant ainsi sans cesse vers eux-mêmes. Dans ce contexte, les trois fléaux sortant de la bouche des chevaux

représentent le châtiment des trois convoitises qui régissent la vie du monde :

le feu frappe tous les désirs charnels, et ces désirs « brûlent » soudainement les hommes ;

la fumée couvre ou étouffe toutes les convoitises

dont l’imagination humaine se nourrit pour rendre le monde plus brillant et plus intéressant ; le soufre, enfin, fait que l’or­gueil consume et ronge douloureusement celui qui s’y adonne.

 

Toute l’analyse qui précède met en relief la position de l’armée des quatre anges :

elle est bien du côté de Dieu !

Après le déferlement de l’armée des Ténèbres, vient le tour de l’armée Céleste,

dont la mission est de châtier les hommes

qui ne se sont pas convertis à la suite des fléaux des trompettes,

et en particulier de celui de la cinquième trom­pette.

Ils avaient pourtant expérimenté l’atmosphère horrible de la coha­bitation avec les démons ! La cinquième trompette préparait directement le châtiment de la sixième,

où l’obstination des habitants de la terre est finalement jugée par Dieu.

Ainsi frappés dans la proportion du tiers,

les habitants de la terre ne devraient plus avoir de doute sur la nature téné­breuse de leur vie, sur leur éloignement radical de Dieu.

Car si la cin­quième trompette, nonobstant son intensité impressionnante,

ne conduisait pas encore à la mort spirituelle,

la sixième trompette est l’étape qui conclut logiquement le processus du jugement divin.

 

« Et les autres hommes, qui n’avaient pas été tués par ces plaies, ne se repentirent même pas des œuvres de leurs mains, pour ne plus adorer les démons et les idoles d’or, et d’argent, et de bronze, et de pierre et de bois, qui ne peuvent ni regarder, ni entendre, ni marcher. Et ils ne se repentirent pas de leurs meurtres, ni de leurs sortilèges, ni de leur débauches, ni de leurs vols » (Ap 9, 20-21).

 

À l’issue du fléau des cavaliers, Jean dresse un premier bilan spirituel de l’état du monde.

La conclusion du fléau de la sixième trompette

nous livre le motif de la sanction ordonnée par Dieu : l’idolâtrie.

Le culte des idoles place les hommes qui s’y adonnent

dans la mouvance spirituelle des démons5, les opposant ainsi à Dieu.

c’est pourquoi le culte idolâtrique des habitants de la terre est si grave.

Nous trouvons dans cette conclusion de Jean

la clef qui permet de comprendre l’ensemble du septénaire des trompettes

qui constitue le septénaire des fléaux divins

dirigés contre le monde de l’idolâtrie des démons et de leurs simu­lacres,

afin de l’inciter à la conversion.

 

Pour Jean, le culte des idoles, parce qu’il se rattache en définitive au culte des démons,

a pour corollaire une morale pour le moins relâchée : « Et ils ne se repentirent pas de leurs meurtres, ni de leurs sortilèges, ni de leur débauches, ni de leurs vols. »

Le fléau de la sixième trompette est vrai­ment celui de la sécheresse spirituelle,

celui de la désertification radicale du monde au plan moral !

Ce fléau a pour origine le péché qui empoi­sonne le milieu de vie des habitants de la terre. Jean assiste à cette déser­tification du monde,

constatant que les hommes ne trouvent plus rien à boire

et plus rien à manger au plan religieux ;

c’est un monde où l’es­prit et le cœur dépérissent et se ferment aux autres.

Quelle actualité !

 

C’est pourtant dans un tel monde que la prédication évangélique doit être réalisée.

La conclusion à tonalité prophétique qui achève le récit du fléau de la sixième trompette introduit directement les trois épisodes qui suivent:

l’avertissement de l’ange (Ap 10, 1-7),

le petit livre donné à Jean (Ap 10, 8-11)

et la prédication des deux Témoins (Ap 11, 1-14).

Ces trois épi­sodes font partie de la sixième trompette.

Ils prolongent et approfondis­sent le thème de la prédication prophétique.

 

« Et je vis un autre ange vigoureux qui descendait du Ciel, enve­loppé d’une nuée, avec l’arc-en-ciel sur sa tête, et sa face (était) comme le soleil, et ses jambes comme des colonnes de feu, et il avait dans sa main un petit livre ouvert. Et il posa son pied droit sur la mer et le gauche sur la terre, et il cria d’une voix forte, comme un lion qui rugit. Et lorsqu’il eut crié, les sept Tonnerres firent parler leurs voix. Et lorsque les sept Tonnerres eurent parlé, j’étais sur le point d’écrire, et j’entendis une voix venant du Ciel qui disait : « Scelle ce qu’ont dit les sept Tonnerres et ne l’écris pas ». Et l’ange que j’avais vu debout sur la mer et sur la terre leva la main droite vers le Ciel et jura par Celui qui vit pour les éternités d’éternités, qui a créé le ciel et ce qui s’y trouve, et la terre et ce qui s’y trouve, et la mer et ce qui s’y trouve, qu’il n’y aurait plus de délai, mais qu’aux jours où se ferait entendre le septième ange, lorsqu’il viendrait à sonner de la trompette, alors s’achèverait le mystère de Dieu, comme il en a fait l’annonce à ses ser­viteurs les prophètes » (Ap 10, 1-7).

Le récit de l’immense cavalerie céleste déferlant sur le monde

est suivi de la vision glorieuse d’un ange « puissant », porteur d’un message redou­table :

« Plus de délai ».

On pourrait le nommer « l’ange de la Révélation »,

puisqu’il vient apporter au monde un livre « ouvert »,

c’est-à-dire un livre dont le sens est accessible.

Cet ange est « puissant », et Jean le voit « qui descendait du Ciel, enveloppé d’une nuée, avec l’arc-en-ciel sur sa tête, et sa face (était) comme le soleil, et ses jambes comme des colonnes de feu ».

Il a vraiment l’apparence du Christ transfiguré

lorsqu’il se tient au milieu des sept Églises (Ap 1,14-16) !

Il vient du Ciel pour appor­ter un message de la part de Dieu :

il parle selon l’Esprit Saint (la « nuée »)

pour rappeler à tous les hommes les termes du contrat de paix passé avec l’humanité

lors du Déluge, et dont l’arc-en-ciel était le symbole.

Dieu conclut avec Noé une « alliance »

(étymologiquement un « contrat ») qui concernait toute l’humanité : « Je mets mon arc dans la nuée, et il deviendra un signe d’alliance entre Moi et la terre » (Gn 9,13).

C’est ce même signe d’alliance qui nimbe la tête de l’ange

et qui rappelle que, si Dieu s’est engagé à ne plus détruire la création dans son ensemble,

il n’a pas renoncé pour autant à sa souveraineté spi­rituelle sur le monde.

Pas question pour lui de céder son pouvoir royal aux Ténèbres.

Et, comme au temps de Noé,

celui des trompettes est un temps de lourde menace pour les habitants de la terre

qui rendent mas­sivement un culte aux démons.

Le visage « comme le soleil » et les jambes flamboyantes de l’ange

signifient que son intelligence (le visage) et sa volonté (les jambes)

sont totalement mues par Dieu.

C’est pourquoi il est si « puissant ».

Sa force, comparable à celle du lion, lui permet de faire entendre son message

parmi tous les hommes, ceux de la « mer » et ceux de la « terre » : « Et il posa son pied droit sur la mer et le gauche sur la terre, et il cria d’une voix forte, comme un lion qui rugit. »

Per­sonne ne pourra dire qu’il n’a pas entendu l’avertissement prophétique de l’ange !

 

La voix de l’ange est appuyée par celle des sept tonnerres : « Et lorsqu’il eut crié, les sept Tonnerres firent parler leurs voix. Et lorsque les sept Ton­nerres eurent parlé, fêtais sur le point d’écrire, et j’entendis une voix venant du Ciel qui disait : « Scelle ce qu’ont dit les sept Tonnerres et ne l’écris pas ». »

Nous avons vu que le tonnerre est dans l’Apocalypse un des symboles de l’Esprit Saint (Ap 4,5 ; 8,5). L’annonce de l’ange est donc bien importante

pour être ainsi directement confirmée par Dieu.

Jean a entendu et compris le message formulé par les sept Tonnerres,

mais Dieu lui fait savoir qu’il ne doit pas le révéler.

Comment comprendre ce trait énigmatique ?

L’ensemble des récits complétant la sixième trompette nous en donnera l’éclairage.

Les trois récits qui font suite au fléau de la sixième trompette forment un tout cohérent : l’annonce de l’imminence du châti­ment est liée au « petit livre ouvert » tenu par l’ange (Ap 10,2), dont le contenu est caché tout comme son commentaire (la voix des sept Ton­nerres) ; Jean doit pourtant le « manger » (comprendre) pour prophétiser lui-même aux nations (Ap 10,11) ; il s’agit là de la mission prophétique dont nous voyons le reflet

à travers celle des deux Témoins (que nous allons rencontrer dans Ap 11,3).

 

Pour l’instant, seul le message de l’ange est formulé clairement pour le lecteur ;

un message délivré de façon très solennelle :

l’ange lève la main droite et jure par Dieu et par toute sa création,

c’est-à-dire Dieu considéré en lui-même (« Celui qui vit pour les siècles des siècles »),

et Dieu agissant (« Qui a créé le ciel et ce qui s’y trouve, et la terre et ce qui s’y trouve, et la mer et ce qui s’y trouve »).

Au nom du Dieu souverain ontologiquement et matériellement, l’ange déclare : « Plus de délai, mais qu’aux jours où se ferait entendre le septième ange, lorsqu’il viendrait à sonner de la trompette, alors s’achèverait le mystère de Dieu, comme il en a fait l’annonce à ses serviteurs les prophètes. »

C’est donc l’issue du procès condamnant le monde (le cycle des trompettes)

que l’ange annonce ici.

Le souverain juge se prépare à énoncer la sentence de condamnation,

puisque malgré tous ses avertissements les hommes ne se sont pas repen­tis de leur idolâtrie. Il est intéressant de relever que l’ange ne se réfère pas aux martyrs,

comme c’était le cas au cinquième sceau (Ap 6,9-10),

mais qu’il mentionne les « prophètes »,

ce qui confirme que la sixième trom­pette est dominée

par le thème de la prédication faite au monde.

 

« Et la voix que j’avais entendue du Ciel parlait avec moi de nou­veau et disait : « Va, prends le livre ouvert dans la main de l’ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre. » Et je m’en allai vers l’ange, lui disant de me donner le petit livre. Et il me dit : « Prends-le et dévore-le; et il remplira ton ventre d’amertume, mais dans ta bouche il sera doux comme du miel ». Et je pris le petit livre de la main de l’ange et je le dévorai; et dans ma bouche, comme miel il était doux, mais lorsque je l’eus mangé, mon ventre fut rempli d’amertume. Et on me dit : « Il te faut de nouveau prophétiser sur des peuples, et des nations, et des langues et des rois en grand nombre » » (Ap 10, 8-11).

 

Jean n’est plus seulement témoin des événements déployés par la vision ;

en suivant l’ordre qui lui est donné de manger le petit livre tenu par l’ange,

il devient lui-même acteur.

Le style de ce récit est tout à fait celui des textes prophétiques de l’Ancien Testament.

Avant lui, Ézéchiel avait vu, lui aussi, un livre en vision et l’avait mangé. (Ez 2, 8-3,4).

On constate la parenté incontestable qui unit les deux récits d’envoi en mission prophétique. Jean reçoit cette mission de prophétiser « de nouveau »

(ce qu’il a déjà fait en recevant les révélations précédentes de l’Apocalypse),

qu’il doit continuer de recevoir pour dévoiler la nature

et le sort de « beaucoup de peuples, de nations, de langues et de rois ».

C’est la valeur des visions de Jean qui lui sont ici signifiées :

le texte qu’il doit rédiger sera diffusé dans l’Église

et son contenu sera celui-là même de la prédication des deux Témoins à la fin des temps.

La mission de prophétiser que Jean reçoit du Seigneur,

c’est la rédaction de l’Apocalypse.

C’est pourquoi le contenu de ce livre est plus qu’un ensemble de visions extraordinaires

il est la présentation de la foi dans ses enjeux ultimes,

le commentaire du combat spirituel

auquel nul croyant ne peut se soustraire en ce monde.

La valeur des visions de Jean est et sera donc utile tout au long de l’histoire de l’Église.

Car, pour lui, prophétiser « de nouveau » signifie

être entendu au long des siècles par une foule immense d’hommes et de femmes.

Le détail du livre, doux comme le miel dans la bouche et amer dans les entrailles,

signifie combien il est bon de méditer la Parole de Dieu,

en recevant la Lumière d’en haut, pour être en mesure de la comprendre ;

mais combien est difficile aussi la « digestion » des vérités contemplées.

C’est là le double mouvement général de la spiritualité chrétienne :

il est « doux » de com­prendre et de voir comment Dieu agit dans le monde6,

mais combien il est « amer » de voir que les hommes refusent Dieu qui pourrait les sauver. Jean va devoir, en effet, « mesurer » précisément l’étendue de leur refus de Dieu.

 

« Et il me fut donné un roseau semblable à un bâton, en disant : « Lève-toi et mesure le Temple de Dieu, et l’autel et ceux qui s’y prosternent. Et le parvis extérieur du Temple, laisse-le en dehors et ne le mesure pas, parce qu’il a été donné aux nations, et elles fouleront la Ville, la (Ville) Sainte pendant 42 mois » » (Ap 11, 1-2).

 

La mesure effectuée par Jean est d’ordre prophétique.

Il s’agit pour lui non de puiser dans son expérience personnelle,

mais de recevoir la révélation du domaine qui appartient à Dieu

et de celui qui est aban­donné au pouvoir des Ténèbres.

Ce qui est mesuré dans la Bible, c’est ce qui appartient à Dieu,

comme l’indique le commentaire fait à Jean :

le parvis extérieur ne fera pas l’objet d’une mesure, car il est livré aux nations.

Pour comprendre les éléments mesurés par Jean,

il faut avoir à l’esprit le plan du temple de Jérusalem.

Sur le parvis extérieur7, tout le monde pouvait circuler, y compris les païens.

Au centre de ce parvis se trouvait le parvis intérieur, plus petit,

strictement réservé aux Juifs.

Le Temple se trouvait lui-même au milieu du parvis intérieur,

et seuls les membres du clergé pouvaient y pénétrer.

Le Temple était constitué de deux salles :

la première salle, le « Saint », donnait sur l’extérieur ;

elle était le lieu où les prêtres offraient les sacrifices d’animaux

et faisaient les offrandes de parfum ;

la seconde salle, le « Saint des saints », abritait l’Arche de l’Alliance

(disparue au moment de l’exil à Babylone8) ;

elle était réservée au seul grand prêtre, qui n’y pénétrait qu’une fois par an.

Ce que Jean doit mesurer est donc le Temple et le parvis intérieur.

Cela signifie, d’un point de vue spirituel,

que les non-croyants pourront consi­dérer les choses saintes et même s’en approcher,

sans pouvoir cepen­dant ni les toucher, ni les comprendre,

ni s’en emparer pour les détourner de leur finalité véritable.

Le « parvis » et la « Ville sainte » sont donc une seule et même réalité au plan spirituel.

Ainsi les nations « fouleront la Ville sainte durant 42 mois ».

Dieu fait donc une distinction entre le Temple lui-même et la ville qui l’entoure.

La « Ville sainte » va être livrée aux païens,

comme l’annoncent les dis­cours eschatologiques des évangiles : « Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations jusqu’à ce que soient accomplis les temps des nations » (Lc 21, 24).

Dans la Bible, le terme « nations » est synonyme de « païens ».

Car le temps des nations est mesuré par Dieu, non parce qu’il veut le faire sien, bien sûr,

mais afin d’y mettre un terme une fois consommé le péché des païens.

L’expression « foulée par les nations » signifie littéra­lement

une occupation militaire de la Ville sainte ;

cependant, elle évoque secondairement ces courses errantes

de populations étrangères au monde de la foi,

battant le pavé d’une Ville sainte dont elles ne comprennent pas les symboles.

On imagine aisément des flots bruyants de curieux,

considérant extérieurement le temple de Jérusalem

et se faisant expliquer les rites qui s’y pratiquent,

c’est-à-dire ignorant qu’elle recèle le plus sublime des secrets :

sans pouvoir atteindre le haut lieu de l’âme,

là où tout est contemplé et accompli en vérité.

Comme des incroyants qui visitent une église sans prendre conscience de celui qui l’habite !

 

 

La sixième trompette s’achève sur le rappel de l’avertissement de l’aigle (Ap 8, 13) :  » Le second « Malheur » s’en est allé ; voici que le troisième « Malheur » vient bientôt. »

Le premier malheur était la cinquième trom­pette (Ap 9, 12) ;

le second est la sixième trompette ;

le troisième, qui suit immédiatement la septième trompette,

sera l’arrivée du Dragon sur la terre (Ap 12, 12).

 

« Et le septième ange sonna de la trompette, et il y eut dans le Ciel des voix fortes qui disaient : « La royauté du monde a passé à notre Seigneur et à son Christ, et il régnera pour les éternités d’éternités ! » Et les vingt-quatre Vieillards, qui devant Dieu sont assis sur leurs trônes, tombèrent sur leur face et se prosternèrent devant Dieu, en disant : « Nous te rendons grâce, Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, Celui-qui-est et Celui-qui-était, de ce que tu as pris ta puissance, la grande, et établi ton règne. Les nations s’étaient mises en colère, et elle est venue, ta colère, et le moment déjuger les morts et de donner le salaire à tes serviteurs les prophètes et aux saints et à ceux qui craignent ton Nom, aux petits et aux grands, et de détruire ceux qui détruisent la terre ». Et le Temple de Dieu s’ouvrit, celui qui est dans le Ciel, et apparut l’Arche de son alliance dans son Temple. Et il y eut des éclairs, et des voix, et des tonnerres, et une secousse et une forte grêle » (Ap 11,15-19).

 

La septième trompette récapitule l’ensemble du septénaire

et, en même temps, prépare la suite des événements.

La septième trompette rappelle la vision de la Cour céleste avant l’ou­verture des sceaux (Ap 4, 1-11). Elle salue la victoire de Dieu sur le monde,

dont la conversion des rescapés de la Ville sainte est le signe tangible.

Deux chœurs interviennent tour à tour :

le premier n’est pas identifié – « des voix » -,

mais, mis en parallèle avec le prologue des sceaux,

il correspondrait à celui des quatre Vivants ;

Ils célèbrent la souveraineté divine sur le monde

– celle du Père et celle du Christ – qui débouche sur l’éternité.

le second est le chœur des vingt-quatre Vieillards,

dont la première phrase part des attributs divins éternels

pour arriver au règne de Dieu sur le monde.

Puis les Vieillards évoquent l’opposition des « nations » et enfin le temps du jugement.

Il s’agit de la conclusion du septénaire des trompettes,

qui est, comme on l’a vu, le temps du jugement de Dieu sur le monde :

« Le moment de juger les morts et de donner le salaire à tes serviteurs les prophètes, et aux saints et à ceux qui craignent ton Nom, aux petits et aux grands, et de détruire ceux qui détruisent la terre. »

Telle est la sentence du jugement divin, approuvée par Dieu

sous la forme du rugissement de l’Esprit Saint : « Et il y eut des éclairs, et des voix, et des tonnerres, et une secousse et une forte grêle. »

Dans cette vision glorieuse de la septième trompette, un élément important est souligné : « Et le Temple de Dieu s’ouvrit, celui qui est dans le Ciel, et apparut l’Arche de son alliance dans son Temple. »

Le Ciel est le lieu du temple véritable

et de l’adoration véridique rendue par les créatures célestes.

Déjà, le temple de l’Ancien Testament abritait « l’Arche du Témoignage »

construite sur l’ordre de Moïse :

un coffret (Ex 25,10-22) contenant les deux tables de la Loi

que Moïse avait reçues de Dieu au Sinaï (Ex 31,18).

L’épître aux Hébreux décrit son contenu avec précision :

« … l’Arche de l’Alliance de toute pan recouverte d’or,

et dans celle-ci une urne d’or contenant la manne,

et le bâton d’Aaron qui avait fleuri, et les tables de l’Alliance » (He 9,4).

Dans le temple de l’Ancien Testament, l’Arche était l’élément le plus sacré

et elle était placée dans le Saint des saints, le lieu où Dieu manifestait sa gloire.

Dans le Temple céleste contemplé par Jean,

l’Arche immatérielle représente le symbole

d’une Alliance éternelle entre Dieu et les hommes.

 

Dans l’Apocalypse, le symbolisme du temple a un grand relief.

Le Temple est au Ciel, parce qu’il est une réalité totalement et définitive­ment glorieuse.

Là est sa place pour l’éternité

et c’est pourquoi il n’y a pas de temple dans la Jérusalem nouvelle elle-même (Ap 21, 22),

qui est le séjour fondé sur terre par Dieu pour les élus à la fin des temps.

Sa place exacte dans le Ciel n’est pas précisée,

mais il ne fait pas de doute que l’autel d’or placé devant le trône du Père

en est un des éléments (Ap 8, 3).

Le temple est, en effet, le lieu perpétuel de l’adoration des élus (Ap 7, 15) ;

c’est de lui que sortent les anges aux sept fléaux,

pour déclen­cher le septénaire des coupes (Ap 15, 5-6).

Le temple, c’est le lieu où Dieu se tient en personne !

L’Arche qui s’y trouve est le symbole de l’Alliance éternelle,

celle du Nouveau Testament,

qui inaugure sur la terre le culte « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23-24).

Par Jésus-Christ, c’est l’âme de chaque croyant

qui lui permet de se tenir « en esprit » dans le Temple du Ciel pour y adorer Dieu.

 

La vision de l’Arche est immédiatement suivie par le « signe gran­diose » de la Femme.

Cet enchaînement du texte met volontairement en relation les deux événements :

la Femme en train d’enfanter le Christ

est comme le « coffret » qui contenait le « Témoignage » (les tables de la Loi).

La Femme, c’est l’Arche de Dieu sur la terre !

Le jugement divin étant complètement énoncé à l’issue du septénaire des trompettes,

le temps de l’exécution de ce jugement va commencer.

 

Prier

Le cycle des trompettes représente le temps du jugement divin sur le monde. Mais il est encore une occasion de conversion possible pour les « habitants de la terre ».

Les quatre premières trompettes mettent en crise les valeurs sociales por­teuses de vie d’un monde trop sûr de lui, et qui dès lors devient spirituel­lement très dur, se fermant à la vérité et à l’amour.

La cinquième trompette est l’image d’une possession diabolique vécue collectivement, durant un temps heureusement limité, pour permettre aux hommes de comprendre la nature d’un monde d’où Dieu est absent.

La sixième trompette engage le processus de désertification spirituelle du monde. La cavalerie céleste réalise ce qu’annonçait la cinquième trompette : la mort spirituelle du tiers des habitants de la terre. C’est un temps de pré­dication très intense effectuée à « Ciel fermé » (temps de l’infécondité).

La septième trompette proclame la fin du temps du jugement divin ; s’ouvre celui de l’exécution de la sentence !

1 « II avait son habitation dans les tombes et même avec une chaîne personne ne pou­vait plus le lier. Souvent on l’avait tenu lié avec des entraves et des chaînes, et il avait rompu les chaînes et brisé les entraves, et personne ne parvenait à le dompter. Et sans cesse, nuit et jour, dans les tombes et dans les montagnes, il était à crier et à se tailla­der avec des pierres. Voyant Jésus de loin, il courut, se prosterna devant lui et cria d’une voix forte : « Que me veux-tu, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me tourmente pas ! » (Mc 5,3-7).

2 On trouve dans le livre des Proverbes une analyse de la tromperie particulièrement figurative : « Dame Folie est impulsive, niaise et ne connaissant rien ! Elle s’est assise à l’entrée de sa maison, sur un trône, sur les hauteurs de la ville, pour crier aux passants qui vont droit leur chemin : ‘Qui est naïf ? Qu’il passe par ici !’ À qui manque d’esprit, elle dit : ‘Les eaux dérobées sont douces, et le pain du mystère délicieux !’ Et il ne sait pas que les ombres sont là, que ses invités sont aux profondeurs du shéol » (Pr 9,13-18).

3 « Soyez sobres, veillez ; votre adversaire, le Diable, comme un lion rugissant circule, cherchant qui engloutir » (1 P 5,8).

4 L’image du lion est appliquée au Christ (Ap 5, 5), à une créature angélique (Ap 4, 7 ; 10, 3) ; une fois seulement elle sert à décrire la Bête de la mer (Ap 13, 2).

5 Saint Paul déclare que les païens offrent leurs sacrifices aux démons (1 Co 10,20). « Cette même doctrine est enseignée dans Ap 9, 20. Les démons sont les auteurs du poly­théisme, comme ils sont les inventeurs des hérésies, comme ils sont les fauteurs de tout désordre et de toute erreur » (F. Prat, Idole, in : DB, t. III, Paris, 1903, col. 826-827).

6 Le prophète Jérémie résume bien le thème de la « douceur » de la Parole de Dieu : « Quand tes paroles se présentaient, je les dévorais : ta parole était mon ravissement et l’allégresse de mon cœur » (Jr 15,16).

7 appelé « parvis des Gentils »

8 Jérusalem fut conquise par les troupes de Nabuchodonosor, roi de Babylone, en 587 avant J.-C. La Bible relate que le prophète Jérémie a emporté l’arche de l’Alliance avant la prise de la ville, l’a cachée dans une grotte du mont Horeb, mais qu’elle n’a pu être retrouvée par la suite (2 M 2, 4-8).

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