Dans Parole de Dieu

Apocalypse : fin du monde ou révélation du combat spirituel ? Illustré avec les miniatures du Beatus de la Seu d’Urgell (Xèsiècle). NEUVIEME PARTIE

« Et il y eut une guerre dans le Ciel : Michel et ses anges faisaient la guerre au Dragon. Et le Dragon fit la guerre, ainsi que ses anges, et ils n’eurent pas le dessus, et on ne trouva plus leur place dans le Ciel Et il fut jeté, le Dragon, le grand (Dragon), le Serpent, l’antique (Serpent), celui qu’on appelle Diable et le Satan, celui qui égare le monde entier ; il fut jeté sur la terre, et ses anges furent jetés avec lui. Et j’entendis une voix forte dans le Ciel, elle disait : « C’est à présent le salut, et la puissance, et le règne de notre Dieu et le pouvoir de son Christ, car il a été jeté, l’Accusateur de nos frères, celui qui les accu­sait devant notre Dieu jour et nuit. Et eux l’ont vaincu à cause du sang de l’Agneau et à cause de la parole de leur témoignage, et ils ont méprisé leur vie jusqu’à mourir. Voilà pourquoi, exultez, deux, et vous qui y séjournez ! Malheur à la terre et à la mer, car le Diable est des­cendu chez vous, avec une grande fureur, sachant qu’il n’a que peu de temps » » (Ap 12, 7-12).

Alors que nous concevons le Ciel comme le lieu où règne une éter­nelle paix,

Jean nous y fait contempler une bataille ! Elle est le fruit du complot du Dragon :

sa campagne de révolte auprès des autres anges (le tiers des étoiles balayé par sa queue)

et son opposition directe au projet d’alliance de Dieu avec l’humanité

(l’Enfant engendré par la Femme).

Michel, dont le nom signifie « qui est comme Dieu »,

est chargé de mettre fin aux agissements du Dragon parmi les anges.

Le combat de Michel contre le Dragon décrit dans l’Apocalypse n’est pas le combat primordial des anges, celui qui a précédé la création du monde matériel et qui est le combat initial, principe de tous les autres combats menés par le Dragon au cours de l’histoire. Cependant, par description du combat de Michel contre le Dragon, Jean veut nous dire combien le combat spirituel qui a lieu désormais parmi les hommes, est en étroite relation avec celui qui se déroula au Ciel entre les anges. Déjà, la rédemption accomplie par le Christ avait eu pour effet de chasser du Ciel le Dragon et ses anges. Et c’est pourquoi Jésus a pu dire à ses soixante-douze disciples qu’il avait envoyés en mission : « Je voyais Satan tomber du Ciel comme l’éclair » (Lc 10,18). Évidemment, Jésus avait bien conscience que le combat primordial des anges avait déjà eu lieu ; mais il signifiait de la sorte à ses disciples que leur action était fondée sur la victoire originelle qui avait chassé le Diable hors du Ciel. Ainsi, c’est par l’annonce de la foi que l’on chasse le Démon ; et, où règne la foi, le Diable ne peut plus habiter. Tel est bien le sens du commentaire de la voix céleste entendue par saint Jean : « On a jeté bas l’accusateur de nos frères ». Il faut donc comprendre dans ce texte que le Diable a perdu beaucoup de sa puissance spirituelle sur les âmes, ainsi qu’énormément de son pouvoir d’accusateur des hommes ; la Passion du Christ est le remède absolu, car c’est elle qui chasse le Démon, même hors de la terre : « C’est maintenant le jugement de ce monde ; c’est maintenant que le Chef (Prince) de ce monde va être jeté dehors » (Jn 12,31). Finalement le Ciel s’est ouvert pour une part à l’Église terrestre ; par la foi, elle vit déjà des réalités futures. Et c’est là, à ce niveau de la foi, que le Dragon perd beaucoup de sa puissance.

La liste des différents noms attribués au Dragon est impressionnante :

« L’énorme Dragon, le Serpent, l’antique (Serpent), celui qu’on appelle Diable et le Satan, celui qui égare le monde entier. » Chacun de ces noms dévoile une facette particulière du Dragon. L’image du Dragon est, comme nous l’avons vu, le symbole de la monstruosité morale et celui aussi de sa puissance. Le « Serpent » qualifie la ruse du Dragon, en même temps que sa malignité (le venin du serpent) ; loin d’être une force aveugle, il est d’une intelligence redoutable. Le « Diable », terme grec (diabolos) utilisé pour traduire le mot hébreu « Satan », veut dire littéralement « qui divise », « accusateur », « médisant », « calomniateur »; l’Ancien Testament nous le décrit comme venant auprès de Dieu pour accuser les hommes1. Le « Satan » est un mot hébreu signifiant « adversaire », « ennemi » ou « accusateur » ; ce terme traduit sa haine irréversible envers l’huma­nité. Enfin, le « Séducteur » symbolise la tentation et l’égarement, c’est-à-dire son aptitude à se présenter sous des masques trompeurs qui flattent les hommes2 ; il est à cet égard le plus grand de tous les acteurs ! Cette liste de noms nous montre le pouvoir immense de métamorphose du Démon. Il peut être tour à tour le mauvais conseiller (le Serpent), celui qui sème les jugements négatifs et la discorde entre les hommes (Diable ou Satan), celui qui flatte et qui séduit les âmes (le Séducteur) et, enfin, celui qui fascine et qui se fait adorer (le Dragon).

 

La défaite du Dragon est suivie d’un grand cri de joie : « Et j’enten­dis une voix forte dans le Ciel, elle disait : « C’est à présent le salut, et la puissance, et le règne de notre Dieu et le pouvoir de son Christ », » Jean ne précise pas l’origine de cette voix, mais ce cantique de louange a la tonalité de ceux des quatre Vivants ou des vingt-quatre Vieillards, comme dans le cas de la septième trompette par exemple, où les Vieillards célèbrent l’établissement victorieux du règne de Dieu (Ap 11,17-18). La domi­nation du Christ est mise en relation avec la chute du Dragon en tant qu’accusateur des élus eux-mêmes (« nos frères »), « celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit ». Le Dragon est, par excellence, un « accu­sateur », c’est-à-dire celui qui met en lumière la non communion avec Dieu et, de surcroît, il le fait en étant lui-même le tentateur, celui qui cherche à faire tomber les hommes pour les dénoncer ensuite. Nous avons vu comment il fut d’abord vaincu par Michel et ses anges au com­mencement du monde. Mais la voix nous apprend que les hommes, grâce à la venue de Jésus-Christ dans le monde, sont parvenus à le vaincre à leur tour : « Et eux l’ont vaincu à cause du sang de l’Agneau et à cause de la parole de leur témoignage, et ils ont méprisé leur vie jusqu’à mourir. » II s’agit du groupe des martyrs, ceux qui ont le droit de se tenir sous l’autel (Ap 6,9) du Temple céleste, c’est-à-dire ceux qui sont déjà au Ciel, là même où a lieu le combat avec le Dragon. Plus loin, on verra le Dragon aller combattre cette fois les chrétiens vivant sur la terre (Ap 12,17).

 

La conclusion de l’hymne de la voix céleste est à la fois encoura­geante et inquiétante : « Voilà pourquoi, exultez, deux, et vous qui y séjournez ! Malheur à la terre et à la mer, car le Diable est descendu chez vous, avec une grande fureur, sachant qu’il n’a que peu de temps. » La célébration de la victoire des martyrs est un encouragement direct pour les chrétiens vivant sur la terre ; le combat de la foi qui leur est expli­qué leur fournit aussi les armes efficaces dont ils ont besoin : le sang de l’Agneau (les sacrements) et la Parole de Dieu (la Bible). En revanche, les habitants de la « terre » et de la « mer », parce qu’ils n’ont ni la connaissance de la foi ni le désir de prendre part au combat spirituel, vont devoir accepter le Dragon chez eux, ce qui revient à faire de lui leur roi. On ne peut pas cohabiter avec le Dragon : ou bien on le combat, ou bien on devient son esclave ! Or, c’est un Diable au comble de la fureur (« frémissant de colère ») et prêt à tout sacrifier pour se venger de la victoire des croyants (« sachant que ses jours sont comptés »).

« Et lorsque le Dragon vit qu’il avait été jeté sur la terre, il pour­suivit la Femme qui avait enfanté l’enfant mâle. Et les deux ailes du grand aigle furent données à la Femme pour s’envoler au désert en son lieu, là où elle est nourrie un temps et des temps et la moitié d’un temps, loin de la face du Serpent. Et le Serpent jeta, de sa bouche, der­rière la Femme, de l’eau comme un fleuve, pour la faire emporter par le fleuve. Et la terre vint au secours de la Femme, et la terre ouvrit sa bouche et engloutit le fleuve que le Dragon avait jeté de sa bouche. Et le Dragon se mit en colère contre la Femme, et il s’en alla faire la guerre au reste de sa descendance, ceux qui gardent les commande­ments de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus » (Ap 12,13-17).

 

Le Dragon a perdu la bataille du Ciel : la puissance de la rédemption opérée par l’incarnation du Christ ne peut pas être neutralisée. Le salut proposé aux hommes est donc une réalité que le Dragon est purement et simplement incapable de détruire. Il devra se contenter de s’y oppo­ser indirectement. Après l’Enfant, c’est la Femme, symbole de l’Église, qui est la source de lumière la plus grande en ce monde. C’est donc contre elle que le Diable concentre tous ses efforts.

 

C’est ainsi que le Dragon « poursuivit la Femme ». Le verbe traduit ici par « poursuivre » peut également se traduire « persécu­ter », ce qui convient très bien aussi au contexte. Le Dragon déclenche clans le monde une persécution contre l’Église. Cette attaque est géné­rale : ce sont les vérités et les valeurs professées par l’Église qu’il attaque. On le verra bientôt s’en prendre aux croyants eux-mêmes (Ap 12,17), mais pour l’heure, c’est l’Église en tant qu’institution qui est sa cible. L’Église est en effet l’Arche de Dieu qu’elle porte en elle ; elle est aussi le « Corps du Christ », parce qu’elle est dirigée par Dieu. La mission de l’Église est de faire entendre la voix de Dieu dans le monde et de mettre les hommes en relation avec lui. C’est donc d’abord contre l’Église en général que le Dragon va focaliser ses efforts.

 

On trouve dans la narration deux termes pour désigner le Diable : il est d’abord le « Dragon », celui qui est chassé du Ciel et qui poursuit son action contre la Femme sur la terre! Mais lorsque Jean nous dit que la Femme est emportée au désert, il parle alors du « Serpent » et c’est encore sous la forme du Serpent qu’il vomit le fleuve d’eau derrière la Femme. Le Serpent, c’est le Diable sous sa forme d’animal fourbe, dis­cret et rusé. Par rapport à l’Église, le Diable se cache toujours soigneu­sement ; il ne se manifeste jamais sous sa forme la plus visible, qui est aussi la plus authentique, c’est-à-dire celle du Dragon.

 

Or, il ne lui sera pas permis de détruire l’Église, pas plus qu’il ne lui fut accordé de dévorer l’Enfant de la Femme. La protection divine consista à conduire la Femme au désert : « Et les deux ailes du grand aigle furent données à la Femme pour s’envoler au désert en son lieu, là où elle est nourrie un temps et des temps et la moitié d’un temps, loin de la face du Serpent. » Dans la Bible, « l’aile » et « l’oiseau qui vole » sont des sym­boles d’élévation1. C’est sous cette forme qu’est décrit le quatrième Vivant : « un aigle en plein vol » (Ap 4,7), symbole de la sagesse et de la contem­plation. Comme on le comprend, le symbole ne se réfère nullement à un moyen matériel de locomotion, mais il est totalement d’ordre spiri­tuel. Le lieu préparé sur la terre pour l’Église, c’est le désert. C’est seu­lement pour cette mystérieuse destination que les « deux ailes du grand aigle » sont données à la Femme. Ces ailes ne peuvent la conduire ail­leurs, car elles sont elles-mêmes en relation étroite avec le désert. Le désert, en effet, est, lui aussi, un symbole de contemplation. Tel est le sens du commentaire énigmatique de Jésus à Nicodème : « Le vent souffle où il veut, et sa voix tu l’entends, mais tu ne sais d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » (Jn 3,8). Le contexte de ce passage est celui de l’opposition entre la « chair » et « l’esprit » : « Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn 3,6). La Femme, c’est l’esprit et le Dragon, c’est la chair. Ces deux réalités anthropologiques, l’esprit et la chair, sont de nature totalement différente et, si elles peu­vent être unies dans l’homme, elles ne peuvent jamais être confondues. Le Dragon, par sa négation de l’esprit qui ordonne l’homme à Dieu, exalte les réalités matérielles (la chair) pour en faire un absolu. L’Église, au contraire, a reçu de Dieu la mission d’exalter le monde immatériel, c’est-à-dire le monde de l’esprit, pour le présenter aux hommes comme un absolu. Les ailes données à la Femme sont comme le « vent dont parle Jésus : elles portent la Femme à l’endroit que Dieu lui a préparé. Ce n’est pas la Femme qui utilise les ailes ; ce sont les ailes qui, à la manière de l’Esprit Saint, dirigent la Femme. En ce sens, on comprend que l’Église est « née de l’Esprit ». Dans le même passage de l’évangile, Jésus évoque aussi le désert : c’est le lieu où Moïse éleva le serpent (Jn 3,14) pour le salut des Hébreux. Ce qui permet au Christ d’annoncer de façon voilée sa Passion. Il décrit le mystère de la croix comme un mys­tère propre au désert et c’est en termes d’élévation spirituelle qu’il en rend compte : Jésus doit être « élevé », comme Moïse « éleva » le ser­pent, en vue « d’élever » les hommes. Le désert est un lieu qui ne porte pas le sceau des valeurs humaines ; il est un espace « vierge » qui témoigne uniquement des desseins du Dieu Créateur. En ce monde, la place de l’Église est un lieu où la dimension spirituelle occupe tout l’espace et dont le désert est l’icône. Telle est la grande vérité que l’Église porte en elle et que le Dragon déteste tant !

 

L’Église, dans sa dimension « magistérielle » symbolisée par la Femme, va devoir en ce monde habiter au désert. La durée de cette résidence est de « un temps et des temps et la moitié d’un temps », c’est-à-dire les « 1 260 jours » dont il fut déjà question (Ap 12,6). L’insistance de Jean n’est pas gratuite. Ce délai correspond, comme nous l’avons vu, au temps sépa­rant encore l’Église de l’affrontement direct qui se déroulera lors de l’of­fensive menée par la Bête de la terre (Ap 13,11-17). L’épisode de la Femme nourrie au désert étant contemporain de la persécution du Dragon (un demi-temps), c’est à partir de la Bête de la mer que la mesure des trois temps suivants doit être effectuée, ce qui nous amène à l’épisode de l’Agneau sur le mont Sion (Ap 14). Cela signifie que ni le Dragon ni les deux Bêtes (Ap 13) ne pourront mettre en crise les valeurs religieuses dont l’Église est la messagère. Le Christ viendra à son secours au moment du déchaînement de la persécution de la Bête de la terre. L’épisode du fleuve d’eau craché par le Dragon en est la confirmation : « Et le Serpent jeta, de sa bouche, derrière la Femme, de l’eau comme un fleuve, pour la faire emporter par le fleuve. » Nous avons vu que le fleuve est le symbole de la culture des nations. Appliqué au Dragon, le symbole signifie une cul­ture démoniaque qui a pour but de contrecarrer l’annonce de la foi Comme je l’ai expliqué, le Dragon exalte les valeurs de la matière (la chair) contre celles de « l’en-haut » (l’esprit) ; elles sont l’immanence utilisée pour détruire la transcendance dont la Femme est le porte-parole C’est sous l’aspect du « Serpent » que le Dragon tente de « submerger et d’« emporter » la Femme. Ce n’est donc pas l’attribut de puissance (symbole du Dragon) qui est mis ici symboliquement en relief ; c’est son attitude de ruse et de calcul. Ce fleuve craché derrière la Femme est issu de la ruse du Serpent, de son esprit de mensonge ; il représente une doctrine tentant de ridiculiser ou de dissoudre dans les esprits l’idée d’une transfiguration de l’homme par Dieu. L’intervention de la terre est salutaire pour la Femme : « Et la terre vint au secours de la Femme, et la terre ouvrit sa bouche et engloutit le fleuve que le Dragon avait jeté de sa bouche. » La campagne de dénigrement organisée par le Serpent coupe court. Ses arguments et ses invitations ne portent pas : ni à l’intérieur de l’Église ni à l’extérieur. La terre a un rôle actif : elle vient aider la Femme. À ce moment de l’action, les habitants de la terre ne sont pas encore asservis au Dragon. Ils continuent donc de vivre dans l’ambivalence de l’union de la chair et de l’esprit qui caractérise la nature humaine. Ils sont, certes, un peu partagés entre les valeurs matérielles et les valeurs spirituelles, mais ils peuvent laisser à chacune de ces dimensions le droit d’exister dans la culture, comme dans leur vie. Tel est le sens du fleuve d’eau absorbé par la terre : ce ne sont pas les hommes qui veulent en finir avec le témoignage de l’Église ; c’est bien le Dragon qui le veut. On comprend dès lors l’intensification de l’action du Dragon : il va susciter les deux Bêtes pour « éduquer » les hommes à un nouveau mode de pensée (l’immanence), c’est-à-dire les asservir complètement et, lorsqu’il y sera parvenu, il pourra de nouveau s’attaquer à la Femme.

 

Pour l’heure, l’Église dans ses hauteurs spirituelles lui étant inaccessible il se tourne vers les chrétiens eux-mêmes : « Et le Dragon se mit en colère contre la Femme, et il s’en alla faire la guerre au reste de sa descendance, ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage Jésus. » Vaincu par Michel, puis par la Femme, le Dragon porte le combat au niveau des membres de l’Église. Tandis que la Femme symbolise l’Église dans sa globalité et dans sa perfection, étant l’Arche d’alliance, le « reste de sa descendance » désigne les croyants, considérés individuellement et dans leurs limites personnelles. Certes, c’est toujours l’Église qui est attaquée, mais elle ne l’est plus sous l’angle de ses principes (la Femme) ; elle l’est à pré­sent au niveau de la foi de chacun de ses membres. Les croyants sont défi­nis de manière précise. Ils sont nantis d’une foi forte et non pas d’une croyance vague en l’existence possible du divin : ils « gardent les comman­dements de Dieu », c’est-à-dire qu’ils pratiquent tous les préceptes du Décalogue (l’Ancien Testament) ; et ils « ont le témoignage de Jésus », c’est-à-dire qu’ils connaissent et respectent tous les enseignements de l’Évangile (le Nou­veau Testament). On retrouve plus loin exactement la même formule dans la bouche du troisième ange annonçant la chute de Babylone (Ap 14,12), et indiquant par-là de quelle manière on échappe au désastre spirituel du monde. Jean précisera d’ailleurs : « Le témoignage de Jésus, c’est l’esprit de la prophétie » (Ap 19,10). Cette formule un peu mystérieuse veut mettre en relief le fait que la foi est une relation « vivante » avec le Christ, et pas simplement une connaissance théorique. Ainsi, « l’esprit de la prophétie » désigne l’aptitude à comprendre le message de l’Apocalypse, tout comme la Bible en général, par-delà les symboles, c’est-à-dire à être en définitive sous la mouvance de l’Esprit Saint.

 

Le texte ne nous précise pas quelle est l’issue de ce combat du Dragon contre les croyants. J’y vois deux motifs : le premier, c’est qu’il attaque les croyants individuellement, chacun d’entre eux lui résistant de manière variable ; le second, c’est que le Dragon prépare une prise de pouvoir dans le monde entier (Ap 13), ce qui va lui permettre d’intensifier sa lutte contre les chrétiens par l’intermédiaire de la Bête de la mer (Ap 13,7). En tout cas, en ce premier assaut, ils ne sont pas vaincus par le Dragon, puisqu’on les retrouve ensuite en compagnie de l’Agneau sur le mont Sion (Ap 14,1-5). On peut comprendre aussi que l’offensive spirituelle contre les croyants va être décrite en détails dans les chapitres suivants et que, pour l’instant, c’est seulement l’annonce qui en est faite.

 

La Bête de la mer

Les trois Bêtes de l’Apocalypse (le Dragon, la Bête de la mer et celle de la terre) apparaissent d’abord chronologiquement, dans un ordre hiérarchique évident. À cette occasion, Jean nous décrit leur action respective :

le Dragon représente le stade mystique et occulte de l’économie infernale ;

la Bête sortie de la mer, elle, s’attaque ouvertement aux saints (l’Église) ;

la Bête surgie de la terre entreprend la diffusion religieuse du culte de l’image de la Bête parmi les habitants de la terre. Mais, à ce stade, l’action n’est pas encore à son comble. Ce qui mettra les choses au sommet de la lutte, ce sera l’action conjointe des trois Bêtes : « Et je vis sortir de la bouche du Dragon, et de la bouche de la Bête et de la bouche du Faux Prophète, trois esprits impurs, comme des grenouilles. Ce sont en effet des esprits de démons qui font des signes et s’en vont vers les rois du monde entier, en vue de les rassembler pour la guerre du Jour, du grand jour de Dieu, le Tout-Puissant» (Ap 16,13-14). L’action conjointe précède immédiatement la septième coupe (Ap 16,17), c’est-à-dire la phase finale du combat, qui débute par le récit de la chute de Babylone. Tel est le critère des « signes des temps », qui nous est proposé par Jean : la manifestation chronologique des trois Bêtes ne concerne pas encore la phase la plus dramatique du combat eschatologique.

 

Les trois Bêtes sont également qualifiées par leur provenance : 1e « Ciel » pour le Dragon, la « mer » pour la seconde et enfin la « terre » pour la dernière.

Le Ciel est l’antichambre du trône céleste où Dieu se tient sous l’aspect d’une pure lumière ; la mer est le lieu des peuples innombrables et le séjour des démons (les abîmes marins) ;

la terre, est le lieu de la civilisation pacifique.

Comment définir la mer ? Elle se situe sur le même axe horizontal que la terre, mais ses propriétés sont bien différentes : elles sont celles de la mouvance. La mer désigne 1es peuples aux sociologies païennes : son eau n’est pas féconde ; ses flots sont parfois violents et incohérents ; nul « sentier » ne se trace en ses eaux. Seuls les poissons qui y fourmillent représentent une valeur positive. Aux caractéristiques de la mer, il faut ajouter la docilité, celle des peuples où prospèrent indéfiniment les régimes totalitaires et les comportements les plus arbitraires de la part des puissants. Cette docilité (ou un certain fatalisme) des peuples de la

« mer » explique la fascination suscitée par la Bête et la tyrannie qu’elle peut exercer.

La terre, au contraire, est le symbole d’une réelle stabilité, et les eaux qui la parcourent ont la fécondité des sagesses humaines, voire en certains cas de la sagesse de Dieu (les saints). On pourrait comparer la terre aux cultures fondées sur ces valeurs, positivement bonnes, sur lesquelles l’Église a tenté au cours de l’histoire d’établir le fondement objectif d’une morale inscrite naturel­lement dans l’homme, puisque créée à l’image de Dieu. Ces valeurs sont comme la matrice d’un développement humain efficace et harmonieux. N’est-ce pas ce qu’exprimé l’alliance avec Noé, une certaine garantie contre le déferlement destructeur des eaux, « La terre se pervertit devant Dieu, et la terre se remplit de violence » (Gn 6, 11). Mais ces valeurs morales qui qualifient la « terre » restent de simples dispositions qui n’obligent pas la liberté humaine. Cette sagesse manque à la « mer » et définit dès lors son caractère essentiellement « païen ».

 

« Et je me tins sur le sable de la mer. Et je vis monter de la mer une Bête ayant dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms blasphématoires. Et la Bête que je vis était semblable à une panthère, et ses pattes étaient comme d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Et le Dragon lui donna sa puis­sance, et son trône et un pouvoir immense » (Ap 12,18-13,2).

 

Il y a ici un problème textuel concernant le sujet de l’action. Certains manuscrits mentionnent le verbe « se tenir » à la troisième personne au lieu de la première. Les commentateurs hésitent ainsi à identifier le sujet : est-ce Jean (verbe à la première personne), ou bien est-ce le Dragon (verbe à la troisième personne), qui se tient sur le rivage ? Il n’est pas aisé de trancher la question. Beaucoup de commentateurs recommandent de lire : « Et il (le Dragon) s’arrêta sur le sable de la mer ». C’est le parti qu’a pris nombre de traducteurs modernes. En réalité les arguments sont aussi pertinents pour chacune des deux variantes : Jean comme le Dragon sont susceptibles de se tenir avec grande opportunité « au bord du rivage ». Nous allons donc considérer, pour commenter ce passage, que Jean et le Dragon se tiennent ensemble sur le rivage de la mer. Ainsi, le Dragon se tient sur le rivage pour accueillir et, mieux, susciter la Bête de la mer, tandis que Jean le regarde. Le Dragon est « actif », et Jean est « passif ». Le verbe « se tenir », ici, est le même que celui utilisé pour dire qu’il « se tient en arrêt devant la Femme » (Ap 12,4). On le tra­duit aussi par « se poster » ou « guetter ». Quant au mot « sable », outre son sens littéral, il peut désigner symboliquement ici la multitude des peuples de la mer.

Jean assiste à la naissance du « fils spirituel » du Dragon. Cette « Bête » qui surgit de la mer est effectivement à son image : elle a « sept têtes et dix cornes », exactement comme lui (Ap 12,3). On comprend qu’elle par­tage avec le Dragon la même fascination idolâtrique pour la puissance, et que là réside pour une bonne part son orgueil. Elle n’est pourtant pas totalement semblable à son maître : tandis que, pour le Dragon, les têtes sont surmontées d’un diadème, pour la Bête de la mer, ce sont les dix cornes qui sont couronnées. Il y a là une nuance importante. Le dia­dème symbolise le pouvoir. Ainsi, le Dragon tire son pouvoir de son intelligence (les têtes), tandis que la Bête place le sien dans sa puissance (les cornes), c’est-à-dire en l’occurrence dans son charisme de séduction. On comprend la valeur de cette nuance sur laquelle Jean insiste particu­lièrement : le Dragon est le principe du mal, tandis que la Bête de la mer en est l’exécuteur, celle qui se situe au plan concret. Il semble que le Dragon veuille demeurer dans l’ombre, mettant en avant une créature à son image et toute orientée vers la réalisation matérielle de ses projets. Les sept têtes de la Bête ne sont donc pas couronnées ; en revanche, elles portent « des titres blasphématoires ». Le blasphème consiste à prendre le contre-pied des paroles qui traduisent la foi; il s’agit, en fait, d’une confession d’anti-foi3. On verra bientôt la Bête entièrement absorbée par cette activité (Ap 13,5-6).

 

L’intelligence du Dragon est finalisée par l’amour de lui-même ; tandis que celle de la Bête de la mer est gouvernée par une haine irration­nelle : ce ne sont plus des têtes qui pensent, mais ce sont des têtes qui crient des blasphèmes contre Dieu et les saints. Il s’agit d’une puissance antireligieuse qui, sous les traits d’un message philosophique ou idéolo­gique, s’affirme désormais ouvertement, sans passer par la ruse et le men­songe déguisé du Dragon. Jean ne précise pas quels sont ces « noms ou titres blasphématoires » qui ornent les sept têtes de la Bête de la mer. Ils forment en tout cas un ensemble qui préfigure ce qui deviendra au IVe siècle de notre ère les sept péchés capitaux4.

Jean poursuit sa description de la Bête de la mer : elle « était semblable à une panthère, et ses pattes étaient comme d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. » Panthère, ours et lion : c’est l’image de la sauvagerie qui s’impose d’évidence pour la première Bête, tandis que le Dragon évoque la monstruosité dans son essence contre-nature. La sauvagerie de la Bête de la mer correspond bien, au plan symbo­lique, à son origine océanique (le monde païen). Son aspect fait songer aux quatre Bêtes vues par le prophète Daniel : la première est pareille à un lion, la seconde à un ours, la troisième à un léopard et la qua­trième est seulement caractérisée par ses dix cornes (Dn 7, 2-8). Symboli­quement, la panthère est souvent confondue avec le léopard dans la Bible, car ils sont tous deux des prédateurs solitaires et embusqués, tou­jours aux aguets ; l’ours est la force sauvage, la colère violente et sa puis­sance est dans ses pattes ; le lion, quant à lui, représente la force souveraine. La Bête de la mer est une synthèse redoutable des Bêtes observées par Daniel. Elle regroupe le don d’observation et la souplesse de la panthère, la force de l’ours dont les pattes servent non seulement à saisir, mais aussi à détruire et, enfin, la mâchoire du lion qui dévore et de laquelle personne ne peut arracher sa proie. Césaire d’Arles propose d’interpréter la vision de Jean de la façon suivante : « II l’a comparée au léopard à cause de la variété des nations, à l’ours à cause de la malice et de la folie, au lion à cause de la force du corps et de l’orgueil de la langue. »5 II faut comprendre la comparaison du léopard avec les nations en référence à la couleur tachetée de la fourrure de cet animal, ses mul­tiples taches figurant les peuples soumis à la Bête. Pour Daniel, les quatre Bêtes représentaient des empires successifs ; ici, plutôt qu’un empire ou un tyran, la première Bête est à considérer comme une philosophie ou une idéologie issue de la « mer » et qui va bientôt régner dans les esprits des habitants de la terre.

 

C’est cette terrible Bête que le Dragon met en avant pour accomplit ses desseins : « Et le Dragon lui donna sa puissance, et son trône et un pouvoir immense. » La Bête de la mer exalte les valeurs païennes du milieu dont elle est issue. Elle est une personnification de ces valeurs et c’est pour conquérir la terre qu’elle est suscitée par le Dragon. Nous avons vu que son aspect évoque la « sauvagerie » des valeurs spiri­tuelles de la « mer ». Cependant, cet aspect monstrueux de la première Bête n’est pas celui que découvrent les habitants de la terre. À leurs yeux, la Bête est une réalité fascinante, puisqu’elle flatte leur aspiration à la plénitude matérielle : le pouvoir, la richesse, le plaisir, la distraction et, en général, la jouissance sous toutes ses formes. Cette Bête est séductrice, et c’est dans le but de séduire les habitants de la terre qu’elle est suscitée par le Dragon. De plus, la Bête de la mer est toute ordonnée à l’action, une action vraiment démoniaque. Les trois termes qui qualifient l’héritage du Dragon expriment chacun, en effet, l’idée de 1a souveraineté (« sa puissance et son trône et un pouvoir immense »). La « puissance » est celle de son pouvoir de fascination, tandis que 1e « pouvoir immense » est d’ordre matériel cette fois (son influence direc­tement politique et sociale). Entre ces deux pôles de la puissance, idéologique et matériel, se trouve mentionné le « trône » du Dragon. Il s’agit d’une instance intermédiaire du pouvoir démoniaque. Ce « trône de Satan » a déjà été évoqué dans la lettre à l’Église de Pergame (Ap 2, 13) le cinquième ange y versera sa coupe, ce qui aura pour effet d’enténébrer le « royaume » de la Bête (Ap 16, 10). De quelle nature est ce trône ou ce royaume ? Jean reste discret à cet égard. À Pergame, le trône exprime l’idée du lieu de la « demeure » de Satan. Ainsi, la Bête de la mer va se tenir là où Satan demeure lui-même, agissant en quelque sorte officiellement au nom du Dragon. Le trône renvoie donc à une véritable investiture de la Bête.

 

« Et l’une de ses têtes était comme blessée à mort, et sa plaie mortelle avait été guérie. Et la terre entière, étonnée, suivit la Bête. Et on se prosterna devant le Dragon, parce qu’il avait donné le pouvoir à la Bête, et on se prosterna devant la Bête, en disant : « Qui est sem­blable à la Bête, et qui peut lui faire la guerre ? » » (Ap 13,3-4).

 

La blessure mortelle de l’une des têtes de la Bête de la mer va être un motif important de son succès auprès des habitants de la terre. Cette blessure, dont l’origine n’est pas clairement indiquée par Jean, ne peut avoir été infligée à la Bête qu’à l’occasion de son affrontement avec les deux envoyés de Dieu (Ap 11,7). Le texte mentionnait alors la « Bête qui surgit de l’Abîme ». L’essence de la Bête de la mer est d’être la person­nification de l’idéologie démoniaque; chacune de ses têtes portant un titre blasphématoire, la blessure mortelle de l’une d’entre elles se réfère obligatoirement à une polémique où la Bête aurait été convaincue de façon évidente de fausseté ou d’inconsistance. Cela s’harmonise parfaite­ment avec un combat contre les deux Témoins, dont la prédication se place d’un point de vue exclusivement spirituel. Pourtant les deux Témoins ont été vaincus par la Bête, n’ayant pu neutraliser tous ses blas­phèmes. Vaincre la Bête, en effet, c’est parvenir à convaincre les hommes de la fausseté radicale de l’idéologie démoniaque et les faire se détour­ner de cette doctrine de mort.

Dans son intelligence maléfique, la Bête va en quelque sorte « subli­mer » sa défaite, c’est-à-dire sa « blessure mortelle », pour lui donner l’aspect d’une résurrection. Dans l’Apocalypse, saint Jean nous décrit le Diable comme étant le « singe » de Dieu, son imitateur. Et ce que le Diable va imiter avec la tête blessée, c’est le Christ dans sa Passion et sa Résurrection : « Un Agneau debout, comme égorgé » (Ap 5,6). Le prodige de la bles­sure est un simulacre de résurrection qui fait de la Bête un anti-Agneau. Mais, outre le pouvoir sur la vie, la résurrection renvoie à son motif pre­mier: la rédemption du monde (le salut offert aux hommes). En effet, la résurrection du Christ est toute ordonnée à la réalisation de ce salut ines­péré pour les hommes ; pour la Bête, il s’agit donc de prêcher une contre-espérance et un contre-salut, en affirmant l’immanence contre la transcendance. Lorsque le Dragon suscitera bientôt la Bête de la terre, alors il réa­lisera complètement son imitation du mystère divin, en produisant une contrefaçon pure et simple de la Trinité. Les deux premières Bêtes constituent donc le simulacre des deux premières Personnes de la Trinité (le Père et le Fils). La procession démoniaque singe la procession de la Sainte Trinité : de même que le Père transmet son pouvoir à l’Agneau lors de l’ouverture du livre aux sept sceaux (Ap 5,1-7), de même le Dragon transmet son pouvoir à la Bête de la mer. C’est la Bête issue de la terre qui forgera bientôt la théologie de cette « nouvelle religion » tournée contre Dieu, en fabriquant « l’image de la Bête » (la Bête de la mer) et en y attachant un culte officiel (Ap 13,15). Bien sûr, cette pseudo-Trinité est une imitation illusoire de la Trinité divine, qui se réduira à « trois grenouilles », « trois esprits impurs » s’échappant de la bouche des trois Bêtes démoniaques (Ap 16,13). Les trois Bêtes ne sont rien d’autre que trois anges déchus !

La guérison de la blessure mortelle provoque l’engouement des habi­tant de la terre : « Et la terre entière, étonnée, suivit la Bête ». La victoire de la Bête de la mer sur les deux Témoins est le fondement de sa popu­larité, l’événement médiatique, dirai-je, qui a attiré l’attention massive des hommes sur elle. Ces deux Témoins, en effet, avaient causé aux habitants de la terre « bien des tourments » (Ap 11,10). La Bête de la mer a libéré ces derniers de la souffrance de leur conscience, tourmentée par la prédica­tion des deux Témoins. Maintenant, la Bête de la mer peut exulter et répandre ses idées dans le monde entier. L’attitude des hommes est une idolâtrie de la puissance, une adulation du plus fort : « On se prosterna devant la Bête, en disant : « Qui est semblable à la Bête, et qui peut lui faire la guerre ? » ». Cette dernière réflexion ne peut que se rapporter à un contexte d’affrontement, et seul l’épisode des deux Témoins peut en être le motif. Quant au Dragon, les habitants de la terre l’adorent, certes, mais seulement parce qu’il est à la source du pouvoir de la Bête. Le Dragon demeure en retrait, laissant même son trône à son sbire marin.

 

« Et il lui fut donné une bouche qui disait des énormités et des blas­phèmes, et il lui fut donné pouvoir d’agir pendant 42 mois. Et elle ouvrit la bouche pour des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son Nom et sa demeure, ceux qui séjournent dans le Ciel Et il lui fut donné défaire la guerre aux saints et de les vaincre, et il lui fut donné pouvoir sur toute tribu, et peuple, et langue et nation. Et tous ceux qui habitent sur la terre l’adoreront, ceux dont le nom ne se trouve pas écrit, depuis la fondation du monde, dans le livre de vie de l’Agneau égorgé. Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! Si quelqu’un est pour la captivité, il va en captivité ; si quelqu’un doit être tué avec le glaive, il faut qu’il soit tué avec le glaive. Ici est la constance de la foi des saints » (Ap 13,5-9).

 

La prédication tonitruante de la Bête de la mer est exclusivement tour­née contre l’Église. Le terme « énormités » (mégala) signifie litté­ralement « grand ». La traduction littérale du début de ce verset est : « Et il lui fut donné une bouche pour parler grand et dire des blasphèmes ». La Bible de Jérusalem propose de traduire.- « On lui donna de proférer des paroles d’orgueil et de blasphème ». On pourrait encore traduire par « des paroles arrogantes et des blasphèmes ». L’expression se trouve chez Daniel, à propos de la petite corne de la quatrième bête, qui avait « une bouche qui disait de grandes choses» (Dn 7,8). Toutes ces « grandes choses », quelle que soit la traduction qu’on en donne, ne sont, en définitive, que de pauvres affirmations de soi. La Bible parle souvent aussi de paroles « vaines ». « Parler grand », c’est peut-être tout simplement parler haut et fort ! Le message substantiel, ce sont les blasphèmes de la Bête, que Dieu lui permet de formuler durant « 42 mois ». Ce délai, comme je l’ai expli­qué, va permettre à la Bête de la mer de régner jusqu’au moment de la chute de Babylone (Ap 17). Babylone, en effet, c’est le monde organisé par le Dragon.

 

Écoutée universellement, la Bête de la mer va crier son idéologie jusqu’à en submerger la terre entière : « Et elle ouvrit la bouche pour des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son Nom et sa demeure, ceux qui séjournent dans le Ciel. » Le blasphème peut être une injure profé­rée directement contre Dieu, mais il peut également être indirect, c’est-à-dire s’attribuer ce qui ne peut être que le propre du Seigneur. C’est ainsi que les empereurs de Rome de l’époque de Jean se voyaient attri­buer des titres divins ; et l’on pratiquait dans des temples répartis dans tout l’empire des cultes à leur endroit, en offrant des sacrifices devant des statues les représentant. Le culte blasphématoire rendu à la Bête de la mer est plus consistant que celui rendu aux empereurs. En effet, ce culte n’est pas seulement d’ordre politique, il est aussi d’ordre moral, philosophique, et religieux. À travers la Bête de la mer, c’est la cause et l’idéal du Dragon qu’embrassent les habitants de la terre. Sa religion a été décrite par Jean tout au long du chapitre 12 : il s’agit de sa révolte contre Dieu. La formule de Jean, certes ramassée, nous en montre quatre grands aspects :

le refus de la souveraineté divine (« des blasphèmes contre Dieu »), au nom de la revendication de la liberté;

le relus de la Lumière comme source et fin de tous les êtres (« blasphémer son Nom »), condition sine qua non du bonheur véritable ;

le refus de l’alliance de Dieu avec les hommes (« blasphémer sa demeure »), en particulier par l’incarnation du Verbe et par la fondation de l’Église ;

et, enfin, le rejet de tous ceux qui demeurent fidèles à Dieu (« ceux qui demeurent au Ciel »), par la foi, dès cette vie, et, dans la vie éternelle, par la vision béatifique au Paradis.

La Bête de la mer est suscitée par le Dragon pour séduire les habitants de la terre. La présentation de son message peut ainsi prendre tantôt des allures de révolte, tantôt des apparences de juste revendication. Elle invite les hommes à prendre leur sort en main, à accepter de ne pas avoir d’autre origine qu’« eux-mêmes », à ne pas envisager de destin éternel, à ne pas quémander de consolation au Créateur et à ne vivre que des nourritures terrestres. Elle présente la chute du Dragon sur la terre comme un message de libération pour le monde, tout comme une odyssée initiatique. La « puissance », c’est de pouvoir dire non à Dieu !

 

Si la Bête de la mer a une authentique fonction de séductrice envers les hommes, elle a cependant pour nature une sauvagerie sans borne: Les habitants de la terre étant gagnés à sa cause ; c’est à la guerre contre Dieu et les croyants qu’elle les entraîne : « Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints et de les vaincre ». C’est le désir du Dragon que la Bête de la mer réalise à présent. Après avoir attaqué en vain l’Enfant et Femme, le Dragon s’était tourné contre « le reste de sa descendance, ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus (Ap 12,17). L’issue de ce combat, comme pour les deux Témoins, tourne au bénéfice de la Bête. Ce ne sont pas les croyants qui perdent la foi; Ce sont les habitants de la terre qui ne veulent plus entendre parler des valeurs spirituelles du Ciel.

La persécution des croyants va devenir possible, car la planification du Dragon consiste à faire disparaître de la terre tous les indécis: « Et il lui fui donné pouvoir sur toute tribu, et peuple, et langue et nation. Et tous ceux qui habitent sur la terre l’adoreront, ceux dont le nom ne se trouve pas écrit, depuis la fondation du monde, dans le livre de vie de l’Agneau égorgé. » Par cet avertissement, Jean veut signifier qu’on ne peut pas servir deux maîtres, ni en ce monde ni dans l’autre: « Ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre » (Mt 6,24). Le « livre de vie » symbolise l’accès au paradis, ainsi que la prescience divine regardant l’histoire du monde et le choix des créatures libres. Ce livre est aux mains de l’Agneau (Ap 3,5), comme l’affirme le Christ à l’Église de Sardes. Cette Eglise est à l’image du monde tombé sous la coupe de la Bête de la mer: « Tu passes pour vivant, mais tu es mort » (Ap 3,1).

 

La dernière phrase s’adresse directement aux croyants qui lisent l’Apo­calypse : « Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende ! Si quelqu’un est pour la captivité, il va en captivité ; si quelqu’un doit être tué avec le glaive, il faut qu’il soit tué avec le glaive. Ici est la constance de la foi des saints. » Engagé sous la forme d’une campagne médiatique tonitruante et séduc­trice, le programme de la Bête de la mer entre dans sa phase de matu­rité : l’asservissement des habitants de la terre (« les chaînes ») et la persécution sanglante pour les croyants (« la mort par le glaive »). On peut bien sûr attribuer aux seuls saints les chaînes et le glaive, mais rien n’empêche de distinguer aussi, comme je le fais moi-même, les païens et les croyants. Dans les deux cas, la conclusion demeure inchangée : il faut choisir la liberté véritable et la vraie vie! L’épreuve rend indestruc­tibles « l’endurance » (ou la « force », la « patience », la « persévérance ») et la « foi » (ou la « confiance ») des croyants. Elle est une participation à la Passion du Christ, qui rend semblable à Lui.

Cette conclusion de Jean marque un arrêt dans l’exposé du plan malé­fique du Dragon. La première étape fut celle de la persuasion (accession au pouvoir) ; la seconde, qui vient, est celle de l’oppression.

 

 

La Bête de la terre

 

« Et je vis une autre Bête monter de la terre ; et elle avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, et elle parlait comme un dragon. Et tout le pouvoir de la première Bête, eue l’exerce devant elle, et elle fait que la terre et ceux qui y habitent adorent la première Bêle dont la plaie mortelle a été guérie » (Ap 13, 11-12).

La seconde Bête surgit de la terre et son apparence est très différente de celle de la Bête issue de la mer. L’origine de la seconde Bête condi­tionne sa nature : rien de gigantesque en elle. Son apparence est très vague, Jean se contentant de nous dire qu’elle évoque l’aspect d’un « agneau » à cause de ses « deux cornes », mais qu’elle « parlait comme un dragon ». Pour la seconde Bête, la monstruosité est donc tout intérieure.

En tant que réalité symbolique, la « terre » désigne les sociologies fon­dées sur les valeurs juives et chrétiennes. La Bête de la terre est une personnification, au même titre que la première Bête. La Bête de la mer personnifie l’idéologie du Dragon ; celle de la terre personnifie un « sys­tème sociologique » ayant pour but de transposer l’idéologie démoniaque en un « univers de valeurs » de la société. On passe ainsi de l’utopie (au sens philosophique du terme) à son édification concrète (légale). Les valeurs sociologiques de la mer et de la terre sont, par nature, profanes, mais celles de la terre s’inspirent des principes de vérité et de finalité issues des valeurs juives et chrétiennes. La structuration du monde autour des valeurs spirituelles du Dragon, qui était impossible dans le cadre des sociologies païennes (celles de la mer), à cause de l’absence de finalité inhérente à ces sociologies, devient possible dans le cadre des sociolo­gies de la terre, structurées par nature autour des principes de finalité et de vérité. Il s’agit, bien sûr, de gauchir le double principe de fondation des sociétés de la terre : le Dragon se pose comme finalité et la Bête de la mer comme vérité. La Bête de la terre quant à elle, incarnera la « justice » en tant que normalisation des relations interpersonnelles ; elle sera tut à la fois le droit et la justice !

 

« Et elle fait de grands signes, jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur la terre devant les hommes. Et elle égare ceux qui habitent sur la terre à cause des signes qu’il lui a été donné de faire devant la Bête, disant à ceux qui habitent sur la terre de faire une image pour la Bête, celle qui a la plaie du glaive et qui a repris vie » (Ap 13,13-14).

 

La caractéristique de la Bête de la terre est de « faire de grands signes », que l’on peut parfaitement traduire par « accomplir des prodiges éton­nants », comme le fait la Bible de Jérusalem. Nous avons déjà rencontré le terme « signe » (sèmeion) pour désigner la Femme (Ap 12,1), puis le Dragon (Ap 12,3). Il a ici le même sens, signifiant à la fois un « miracle » et une « indication » porteuse de sens. Les prodiges qu’accom­plit la Bête de la terre se veulent être autant de preuves de la nature « divine » de la puissance de la Bête de la mer. N’est-ce pas cette « puis­sance » que la seconde Bête est chargée de « vendre » aux habitants de la terre ? Sa publicité est, bien sûr, mensongère : elle veut donner l’illu­sion que la puissance de la première Bête peut être partagée au béné­fice de l’humanité, ce qui évidemment est un leurre.

Parmi les « grands signes » opérés par la Bête, Jean souligne celui qui les fait tous comprendre : « Jusqu’à faire descendre le feu du ciel sur la terre devant les hommes ». Le feu dans la Bible est un symbole de révé­lation : c’est dans un buisson qui brûlait sans se consumer que Dieu se révéla à Moïse, et plus exactement « l’ange de Dieu lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson » (Ex 3,2) ; de même, l’ange apparu à Manoah et à sa femme stérile pour leur annoncer la naissance de Samson repart au Ciel en montant dans le feu (Jg 13,20). C’est un miracle de ce type que la Bête de la terre parvient à contrefaire. J’ai conservé à dessein la minuscule au mot « ciel » dans ce passage. Il ne s’agit pas en effet du Ciel de Dieu, mais il est plutôt question du ciel matériel, celui de l’immanence. Ce signe veut prouver ce que le Serpent avait affirmé à Eve au commencement du monde, pour la tenter : « Vous serez comme des dieux » (Gn 3,5). Sous l’angle symbolique, le feu étant une caractéris­tique divine, le message du prodige destiné aux hommes signifie que la Bête de la mer possède un pouvoir divin. La tromperie consiste à faire descendre ce feu du ciel matériel, en le faisant passer aux yeux des hommes pour le Ciel éternel où Dieu demeure. Pris dans son sens plus précis de symbole de révélation, la signification énigmatique de ce pro­dige se révèle pleinement: il s’agit d’une expérience de révélation, une expérience initiatique, qui fait croire aux habitants de la terre qu’ils sont en relation directe avec le divin. Il ne faut donc pas chercher à décryp­ter matériellement le miracle opéré par le « Faux Prophète », car c’est seulement au niveau du « sens » que le « signe » peut être entendu. C’est aussi pourquoi il est préférable d’utiliser dans les traductions le terme « signe », plutôt que celui de « prodige ».

 

« Et il lui fut donné d’animer (de donner son esprit) l’image de Ici Bête, pour que l’image de la Bête parle et fasse en sorte que tous ceux qui ne se prosterneraient pas devant l’image de la Bête soient tués. Kl elle fait que tous, les petits et les grands, et les riches et les pauvres, et les hommes libres et les esclaves, on leur mette une marque sur leur main droite ou sur leur front, pour que personne ne puisse acheter ou vendre, sinon celui qui a la marque, le nom de la Bête ou le chif­fre de son nom. Ici est la sagesse ! Que celui qui a de l’intelligence cal­cule le chiffre de la Bête ; car c’est un chiffre d’homme, et son chiffre est 666 » (Ap 13,15-18).

 

La création de l’image de la Bête de la mer n’est pas encore suffi­sante en soi ; aussi le Faux Prophète décide-t-il d’animer et de faire parler cette image. L’image de la Bête, que le Faux Prophète réussit à animer et à faire parler, fait songer aux techniques modernes de communication dont la télévision est le symbole : ces images virtuelles qui bougent et qui parlent. Mais Jean n’envisage pas les choses de ce point de vue pure­ment matériel : l’image de la Bête a pour but de donner un contour tan­gible au monstre spirituel issu de la mer. Il s’agit de le rendre visible-accessible, d’en faire un univers de valeurs normatif. Bref, faire de la Bête de la mer une créature en quelque sorte civilisée, et même la présenter comme un véritable instrument ou idéal de socialisation.

Si l’on considère que l’image de la Bête est une imitation sacramentelle, alors l’animation et la parole de l’image renvoient au domaine de l’intériorité religieuse. De même que le croyant perçoit Dieu comme vivant et désirant se faire entendre, de même la Bête de la terre va contrefaire ces deux aspects de la relation intime avec Dieu ; son objectif est de réaliser un culte vraiment similaire à celui de la religion chrétienne. Il s’agit pour le Faux Prophète, de proposer aux hommes un culte de la Bête qui puisse réellement prendre la place du culte réservé au vrai Dieu. Pour cela, il doit parvenir à forger un culte, puis une « mystique-capables de tromper les attentes de l’âme humaine.

Nous verrons bientôt que « l’image de la Bête » n’est autre que Babylone (Ap 17-18), la « Grande Prostituée », elle qui incarne et « anime » les valeurs de l’idéologie de la Bête. En effet, ce sont bien les hommes qui la construisent et qui l’adorent comme l’idéal de leur vie personnelle et collective. La blessure elle-même, nous le verrons, trouve dans le mys­tère de Babylone une évocation directe. Dans la chronologie interne de l’Apocalypse, la construction de l’image de la Bête correspond au début de l’édification de Babylone et de sa suprématie sur le monde. Le cha­pitre consacré à la « grande Cité » nous permettra de contempler en détails l’aspect de l’image de la Bête, ainsi que son animation.

 

L’Agneau sur le mont Sion___________

« Et je vis ; et voici l’Agneau debout sur le mont Sion, et avec lui les 144 000, ayant son nom et le nom de son Père écrits sur leurs fronts. Et j’entendis une voix venant du Ciel, comme la voix des grandes eaux, comme la voix d’un grand coup de tonnerre. Et la voix que j’entendis était cette de citharistes jouant de leurs cithares. Et ils chantent un cantique nouveau devant le trône et devant les quatre Vivants et les Vieillards, et personne ne pouvait apprendre ce cantique, sinon les 144 000 qui ont été rachetés de la terre. Ceux-là ne se sont pas souil­lés avec des femmes ; car ils sont vierges. Ceux-là suivent l’Agneau où qu’il aille. Ceux-là ont été rachetés d’entre les hommes, en prémices pour Dieu et pour l’Agneau. Et dans leur bouche on n’a pas trouvé de mensonge ; ils sont irréprochables » (Ap 14,1-5).

 

Après le triste spectacle du ravage spirituel accompli par les deux Bêtes sur la terre, Jean assiste à l’apparition lumineuse de l’Agneau. Nous avions laissé le Christ au « Ciel », lorsqu’il fut engendré par la Femme et emporté auprès du Père, loin de la rage du Dragon (Ap 12,6). Le voici arrivant à son tour sur la « terre ».

 

Le moment est critique pour l’Église : le Faux Prophète vient d’ache­ver le marquage universel des habitants de la terre. Dans les discours eschatologiques des évangiles, on trouve le commentaire suivant de Jésus évoquant cette période de la grande tribulation : « Et si ces jours-là n’avaient été écourtés, aucune créature ne serait sauvée ; mais à cause des élus, ces jours seront écourtés » (Mt 24,22). Les élus sont le motif qui détermine l’intervention du Christ. Sous les traits de l’Agneau entouré des élus, il fait face aux trois Bêtes et aux hommes qui les suivent. Le monde n’est pas livré irrémédiablement aux ténèbres ; l’alternative existe encore entre l’Agneau et le Dragon.

 

Jean nous fait contempler l’Agneau « debout sur le mont Sion ». « Sion » est le nom d’une des collines sur laquelle est construite la ville de Jéru­salem. Souvent, dans l’Ancien Testament, ce nom sert à désigner la ville elle-même (Is 1,8). Jérusalem fut choisie par David comme capitale de la Judée. En hébreu, « Sion » signifie « signe ». Le roi David est une figure guerrière qui renvoie à un messianisme exprimant une libération ou une conquête. De même que David s’empara de Jérusalem (2 s 5,6), capitale des Jébuséens, avec l’aide seulement de ses troupes personnelles et non pas avec le ban d’Israël, de même l’Agneau se tient debout avec seulement un petit « reste » choisi autour de lui. Il s’agit des « 144 000 » qui ont été marqués au front par Dieu (Ap 7,2) avant la sonnerie des trom­pettes (Ap 8,7). Ils symbolisent les croyants qui n’ont pas suivi les deux Bêtes et qui sont désormais marginalisés par rapport à la culture ambiante placée sous le sceau du « 666 ». Ils entourent l’Agneau, « signe » de ral­liement pour toute l’Église, afin de faire front au monde dominé par le Dragon. L’Église, qui s’était cachée au désert durant tout le temps de la conquête de la terre par le Dragon et ses deux affidés, paraît au grand jour avec l’Agneau. Cela ne signifie pas qu’auparavant les croyants vivaient physiquement au désert; cela signifie seulement qu’au plan spirituel, ils ne vivaient pas des valeurs du monde. Leurs âmes, à l’instar de la Femme revêtue de soleil, se tenaient dans la direction verticale du culte de l’amour et de la vérité. Si l’on se demande comment ils ont pu échapper maté­riellement à la persécution, tandis que d’autres sont morts martyrs, nous n’avons que notre imagination pour toute réponse, car Jean ne nous dit rien des modalités concrètes.

Voyons, à présent, quelles sont les qualités de cette troupe d’élite constituée par les « 144 000 ». Jean mentionne quatre caractéristiques des élus : la virginité, l’amour de l’Agneau, la consécration et la pureté.

 

Ces quatre qualités des élus leur permettent d’échapper à « l’influence du mensonge » (2 Th 2,11) qui égare les habitants de la terre. Elles présentent les élus comme des « consacrés » : à la manière des personnes amoureuses, ils veulent consacrer leur corps à Celui qu’ils aiment (la vir­ginité) ; ils ne recherchent aucune autre compagnie et aucun autre destin que ceux de l’Aimé (l’amour de l’Agneau) ; ils sont des adorateurs par­faits (la consécration) ; enfin, ils rejettent et combattent les ténèbres et leurs mensonges (la pureté). Aussi sont-ils le bon plaisir de Dieu, et le troupeau rassemblé par l’Agneau.

 

« Et je vis un autre ange qui volait au zénith. Il avait un Évangile éternel pour évangéliser ceux qui demeurent sur la terre, et toute nation, et tribu, et langue et peuple. Il disait d’une voix forte : « Crai­gnez Dieu et rendez-lui gloire, car elle est venue, l’heure de son Juge­ment ; prosternez-vous devant Celui qui a fait le ciel, et lu terre, et la mer et les sources d’eaux ». Et un autre ange, un deuxième, suivit en disant: « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande, qui du vin de sa furieuse prostitution a abreuvé toutes les nations ! » Et un autre ange, un troisième, les suivit, disant d’une voix forte : « Si quelqu’un adore la Bête et son image, et en reçoit la marque sur son front ou sur sa main, il boira, lui aussi, du vin de la fureur de Dieu, mêlé sans mélange dans la coupe de sa colère, et il sera torturé dans le feu et le soufre devant les saints anges et devant l’Agneau. Et la fumée de leur supplice monte pour des éternités d’éternités, et ils n’ont de repos jour et nuit, ceux qui adorent la Bête et son image, et qui­conque reçoit la marque de son nom ». Ici est la constance des saints, ceux qui gardent les commandements de Dieu et la foi en Jésus. Et j’entendis une voix venant du Ciel, qui disait : « Écris : Heureux, dès à présent, les morts qui meurent dans le Seigneur! Oui, dit l’Esprit, qu’ils se reposent de leurs labeurs, car leurs œuvres les accompagnent » » (Ap 14,6-13).

 

L’épisode de l’Agneau debout sur le mont Sion, faisant noblement face au monde dominé par le Dragon, est commenté à présent par trois anges, qui viennent annoncer le jugement divin prononcé contre le monde enténébré.

Les deux premiers anges annoncent une bonne nouvelle, tandis que le troisième profère un message de menace envers les habitants de la terre qui refusent de se convertir. Ces trois messages angéliques expli­citent la vision de l’Agneau et des élus, que, sans eux, on ne pourrait pas pleinement comprendre.

 

Le premier ange annonce « l’heure du Jugement ». Il s’agit d’un mes­sage universel, destiné à tous les hommes vivant sur la terre (« A ceux qui demeurent sur la terre, à toute nation, race, langue et peuple »). L’ange les invite à la conversion, à « craindre » et à « glorifier » Dieu, ces deux termes exprimant les deux facettes de l’adoration véritable : la crainte du croyant qui se tient en présence de Dieu, tout à la fois révérencielle et aimante ; et la joie qui, en rendant à Dieu la gloire qui lui revient (l’admiration), le transporte de bonheur. Il s’agit d’une invitation motivée par l’urgence des temps, « car voici l’heure de son Jugement ». Cet avertisse­ment renvoie à l’immense acclamation de la septième trompette, annon­çant l’avènement du jugement divin : « Le temps de récompenser tes serviteurs les prophètes, les saints, et ceux qui craignent ton nom, petits et grands, et de perdre ceux qui perdent la terre » (Ap 11,18). De cette façon, Jean signale que l’épisode de l’Agneau sur le mont Sion, alors que le septénaire des coupes est sur le point de commencer (Ap 15), est à situer encore dans la mouvance de la septième trompette, qui est la conclu­sion du jugement de Dieu sur le monde. L’ange demande ici aux hommes de reconnaître la souveraineté divine du Créateur, c’est-à-dire l’accès le plus universel et le plus facile pour aborder la question de Dieu : « Pros­ternez-vous devant Celui qui a fait le ciel, et la terre, et la mer et les sources d’eaux. »

 

Le deuxième ange énonce une nouvelle étonnante : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande, qui du vin de sa furieuse prostitu­tion a abreuvé toutes les nations. » II s’agit ici de la première mention de la chute de Babylone, alors que la description de la ville n’a pas encore été faite par Jean. Elle fut évoquée seulement, comme en passant, lors de la sixième trompette, au moment de la référence à l’Euphrate (Ap 9, 14), puis sous le nom de la « grande Cité », dans la liste décrivant la Ville sainte où furent mis à mort les deux Témoins (Ap 11,8). L’ange se réfère à une ville qu’à la fois les habitants de la terre et les élus peuvent par­faitement identifier : il s’agit de l’organisation du monde selon les plans du Dragon. Babylone est, comme nous le verrons, la « grande Prostituée assise au bord des grandes eaux » (Ap 17,1). C’est l’idéologie du Dragon qui est décrite sous l’expression de l’activité de la grande Cité : « sa furieuse prostitution ». On devine qu’il ne s’agit pas là seulement de la dénonciation de l’hédonisme ! L’ange annonce la fin inattendue et impré­visible du pouvoir du Dragon sur le monde.

 

Le troisième ange adresse alors un avertissement sévère aux habitants de la terre : « Si quelqu’un adore la Bête et son image, et en reçoit la marque sur son front ou sur sa main, il boira, lui aussi, du vin de la fureur de Dieu. » La communion avec la Bête n’est pas sans conséquence. Aux hommes qui jugent préférable de sacrifier la vérité et l’amour pour s’insérer confortablement dans le monde, en remettant à plus tard la question du choix de Dieu, l’ange affirme que le moment est désormais arrivé Et ce moment arrive au temps précis où le Faux Prophète fait marquer les habitants de la terre du « 666 ». C’est au cours de ce marquage que

se révèle l’Agneau sur le mont Sion et qu’il fait entendre l’avertissement de l’ange. Le temps du jugement est arrivé et déjà les sept anges aux sept fléaux se préparent à agir (Ap 15). L’ange fait une déclaration solennelle à propos des tourments éternels qui attendent ceux qui refusent de se convertir : « La fumée de leur supplice s’élève pour les siècles des siècles ». Ils seront jetés dans le « lac de feu » (« le supplice du feu et du soufre »), où il n’existe aucune fuite possible des souffrances qu’on y endure (« point de repos »). Le motif de la condamnation est double : adorer « la Bête et son image » (au plan de la vie intérieure) et recevoir « la marque de son nom » (au plan de la vie extérieure).

Une voix céleste conclut l’intervention des anges en s’adressant aux croyants : la souveraineté divine s’exerçant jusque dans l’éternité, mieux vaut être totalement consacré, comme les élus, et affronter l’idée du mar­tyre en termes d’espérance : « Heureux, dès à présent, les morts qui meurent dans le Seigneur ». Pour ceux-là, il n’y a pas de jugement, comme le dit Jésus (Jn 5,24), mais il y a un « repos » que les réprouvés ne connaî­tront jamais : « Qu’ils se reposent de leurs labeurs, car leurs œuvres les accompagnent ».

 

 

« Et je vis ; et voici une nuée blanche, et sur la nuée, assis, quelqu’un de semblable à un fils d’homme, ayant sur sa tête une couronne d’or et dans sa main une faucille acérée. Et un autre ange sortit du Temple, criant d’une voix forte à celui qui était assis sur la nuée : « Envoie ta faucille et moissonne, car eue est venue, l’heure de moissonner, car la moisson de la terre s’est desséchée ». Et celui qui était assis sur la nuée jeta sa faucille sur la terre et la terre fut moissonnée. Et un autre ange sortit du Temple qui est dans le Ciel, ayant lui aussi une serpe acérée. Et un autre ange sortit de l’autel, celui qui a pouvoir sur le feu, et il cria d’une voix forte à celui qui avait la serpe, la (serpe) acérée, disant: « Envoie ta serpe acérée et vendange les grappes de la vigne de la terre, car ses raisins sont à point ». Et l’ange jeta sa serpe sur la terre, vendangea la vigne de la terre et jeta (le tout) dans la cuve, la grande cuve de la fureur de Dieu. Et la cuve fut foulée en dehors de la ville, et de la cuve il sortit du sang jusqu’aux mors des chevaux sur 1 600 stades » (Ap 14,14-20).

Les annonces des trois anges sont complétées par le récit symbolique de la moisson et de la vendange de la terre. Cette narration est en rela­tion avec la septième trompette, qu’elle semble compléter ; elle introduit le « signe grand et merveilleux » des anges aux sept fléaux (les sept coupes), qui représentent le temps du châtiment de la terre, celui de la « colère de Dieu ».

Le moissonneur céleste a un aspect fort glorieux : « Et je vis ; et voici une nuée blanche, et sur la nuée, assis, quelqu’un de semblable à un fils d’homme, ayant sur sa tête une couronne d’or et dans sa main une fau­cille acérée. » Son aspect fait songer au Christ dans les évangiles, où sou­vent lui-même se désigne par le vocable du « Fils de l’homme ». Mais c’est surtout la formule décrivant son retour à la fin des temps (la Parousie) qui est proche de notre texte : « Et alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées avec beaucoup de puissance et de gloire » (Mc 13,26). Beaucoup de commentateurs identifient le personnage à la faucille avec le Christ lui-même, renvoyant à la vision du Christ au milieu des sept Églises : « … au milieu des candélabres, comme un Fils d’homme revêtu d’une longue robe serrée à la taille par une ceinture en or » (Ap 1,13). L’ex­pression « comme un fils d’homme » est identique dans les deux cas, et le personnage porte une couronne d’or, ce qui est un symbole royal. Nonobstant ces arguments, force est de constater que ce « fils d’homme » est seulement un ange. Les vingt-quatre Vieillards portent, eux aussi, des couronnes d’or (Ap 4,4). De plus, il est impossible d’expliquer comment un ange pourrait donner un ordre au Christ (Ap 14,15), ce qui est en soi contradictoire avec l’ensemble du texte qui place l’Agneau au centre de l’adoration de toutes les créatures célestes. Mais surtout, c’est l’ordre de la narration qui s’oppose catégoriquement à l’identification du « fils d’homme » avec le Christ : notre passage, tout comme celui des trois anges, qui pré­cède (Ap 14,6-13), a pour but d’expliciter la vision de l’Agneau sur le mont Sion. Un dédoublement symbolique du Christ n’a aucun sens dans ce contexte. Pour l’admettre, il faudrait que notre épisode soit totalement sans référence à celui de l’Agneau. Or, c’est tout le contraire ici : l’ange moissonneur et l’ange vendangeur expriment par des actes symboliques le sens de l’apparition de l’Agneau avec les élus.

La moisson et la vendange se rapportent au thème du jugement divin. Elles signifient que le temps du jugement de la terre est arrivé. Il ne s’agit pourtant pas d’une répétition pure et simple ; il s’agit plutôt d’un double regard sur la sentence du jugement que Dieu se prépare à appliquer envers la terre. Ainsi, la moisson se réfère aux hommes qui accueillent le salut, tandis que la vendange concerne ceux qui suivent la Bête. La moisson de la terre ne comporte en effet aucune mention d’une sentence négative, tandis que la vendange de la « vigne

de la terre » est entièrement destinée à être jetée dans la « cuve de colère de Dieu. »

la

Le dernier verset développe de façon énigmatique la vendange de la terre : « Et la cuve fut foulée en dehors de la ville, et de la cuve il sortit du sang jusqu’aux mors des chevaux sur 1600 stades. » Il s’agit, en réa­lité, d’une annonce prophétique de la bataille finale qui opposera l’Agneau et le Dragon ; cette bataille représente la réalisation concrète de la ven­dange : « C’est lui qui foule dans la cuve le vin de l’ardente colère de Dieu » (Ap 19,15). Il s’agit d’une bataille immense : « Je vis alors la Bête, avec les rois de la terre et leurs armées rassemblés pour engager le combat contre le Cavalier et son armée » (Ap 19,19). Jean précise encore que la vendange sera réalisée « hors de la ville ». Ce détail confirme bien la réfé­rence à la bataille finale, puisque celle-ci a lieu dans la plaine nommée « Armaguédon » (Ap 16,16). Enfin, dans le commentaire de Césaire d’Arles, la mention du sang montant jusqu’au mors des chevaux « sur une éten­due de 1 600 stades » symbolise le caractère universel de la vendange, qui s’étendra « jusqu’aux conducteurs des peuples » : elle « s’étendra jusqu’au Diable et à ses anges, dans l’étendue de 1 600 stades, c’est-à-dire dans les quatre parties du monde. Le nombre quatre en effet est quadruplé, comme dans les quatre visages aux quatre formes et dans les roues (Ez 1,15-16). En effet, quatre fois quatre cents égale mille six cent. »6 Comprenons par-là que le jugement divin concerne le monde entier. Pour Césaire d’Arles, cet avertissement prophétique sera accompli lors de la bataille finale (Ap 19,17).

Cet épisode des deux anges, moissonneur et vendangeur, n’est pas la réalisation concrète de l’exécution de la sentence du jugement divin ; il en représente néanmoins l’annonce immédiate, déjà contenue implicite­ment dans l’apparition de l’Agneau sur le mont Sion face au monde enténébré. La réalisation concrète de l’exécution de la sentence va commencer avec le septénaire des coupes.

 

Babylone

Babylone, qui est la cité du Dragon, a été évoquée directement par le second ange commentant le sens de l’apparition de l’Agneau dans le monde : « elle est tombée » (Ap 14,8). Lorsque l’ange prononce ces paroles, il veut dire que Dieu l’a condamnée, puisque l’Agneau est arrivé sur la terre. La description de Babylone (Ap 17), ainsi que le récit de sa chute, n’arriveront qu’après la septième coupe. C’est à ce moment de la narra­tion que je commenterai cette figure. Disons simplement, pour l’instant, qu’elle représente le monde organisé par le Dragon et les deux Bêtes. Le destin de la « Grande Prostituée » est lié à ceux du Dragon et de ses deux sbires infernaux.

 

 

Résumé

Le cycle des « grandes figures » s’insère dans le septénaire des trom­pettes, qu’il prolonge et développe. Jean nous dévoile le détail du combat spirituel qui fait rage sur la terre.

Le Dragon est le principe de la révolte contre le projet de Dieu de faire avec l’humanité une alliance supérieure à celle avec les anges.

La Femme revêtue de soleil, donnant naissance à l’Enfant (le Christ), est l’Église dans sa pureté.

La Bête de la mer (« la Bête») est alors suscitée par le Dragon pour com­battre les croyants (les enfants de la Femme). Séductrice, cette première Bête parvient à faire partager aux habitants de la terre sa fascination idolâtrique pour la puissance.

Pour pérenniser la victoire de la première Bête, qui a réalisé la conquête spirituelle de la terre, le Dragon suscite la Bête de la terre (« le Faux Pro­phète»). Celui-ci y parvient magistralement en faisant dresser une image de « la Bête », qu’il anime et fait parler, et en ordonnant que tous les hommes soient marqués du « 666 ». Pour « posséder » l’intériorité des hommes, il va développer une contre-mystique de l’abstraction.

C’est au moment où la terre entière semble irrémédiablement tombée aux mains des Ténèbres, que le Christ arrive sur la terre. Sous la figure de l’Agneau sur le mont Sion, il rassemble autour de lui les élus.

 

1 Le livre de Job est un bon témoin de cet état d’esprit de Satan : « Or, un jour que les fils de Dieu venaient se présenter devant Dieu, le Satan vint aussi parmi eux. Dieu dit au Satan : « D’où viens-tu ? » Le Satan répondit à Dieu : « De rôder sur la terre et d’y circuler » » (Jb 1,6). L’ensemble du prologue du livre de Job développe ce thème du Démon venant accuser Job (Jb 1-2). Voir aussi Za 3,1.

2 « Satan vaincu peut se transformer en ange de lumière. C’est pourquoi il garde encore pour un temps, comme dernières armes, son pouvoir de suggestion et tous ses pièges » (J. Lévêque, Job et son Dieu, Paris 1970, t. I, p. 184).

3 « II consiste à proférer contre Dieu – intérieurement ou extérieurement – des paroles de haine, de reproche, de défi, à dire du mal de Dieu, à manquer de respect envers Lui dans ses propos, à abuser du nom de Dieu » (Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2148).

4 Evagre le Pontique (346-399) est à l’origine de la liste devenue classique des sept péchés capitaux : orgueil, envie, colère, avarice, luxure, gourmandise et paresse (acédie).

5 Césaire d’Arles, op. cit., p. 98.

6 Césaire d’Arles, op. cit., p. 108.

Articles récents

Tapez votre recherche et appuyez sur entrée