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Extraits[1] de l’Entretien de Gérard Leclerc avec Laurent Fourquet dans le magazine France-catholique :

L’humanisme procède d’une logique profonde qui est à l’opposé de la parole chrétienne. Là où celle-ci valorise le don pur, libre et gratuit, l’humanisme, au contraire, est l’idéologie d’une appropriation généralisée du monde, et des choses au sein de ce monde, par le savoir qui les détermine, pour les classer et les ordonner au service d’une utilisation technique et/ou économique. L’humanisme constitue ainsi l’une des formes les plus systématiques de la volonté de puissance dont on sait, dès le récit de la Genèse, comment elle contrevient au Verbe de Dieu.

Il n’y a pas et il ne peut pas y avoir entre le christianisme et l’humanisme une relation d’indifférence polie où chacun d’eux rend un hommage distrait aux vertus de l’autre. Soit l’humanisme «  a raison  », c’est-à-dire que la domestication du monde et de lui-même par l’homme, la course au pouvoir technique et économique, constituent la fin, dans les deux sens de ce terme, de l’aventure humaine et, dans cette hypothèse, le christianisme est définitivement discrédité puisqu’il promeut la désappropriation de soi au service des autres ; ou bien, nous considérons que le chemin actuellement emprunté par l’Occident est un sentier de perdition, une course au néant, parce qu’aucun pouvoir, aussi sophistiqué soit-il, ne comblera ce que Pascal appelait la «  misère de l’homme sans Dieu  », l’homme n’étant grand que lorsqu’il parvient à contempler de face cette misère, et le christianisme retrouvera alors, pour les hommes de ce temps, sa jeunesse, son éternelle jeunesse.

La vérité ne consiste en réalité ni dans le repli sectaire ni dans la dissolution. Elle consiste à ne pas avoir peur des techniques, des mots et des choses des hommes de ce temps à partir du moment où nous sommes à nouveau capables de les penser à partir du Christ, « ne voulant ni ne pouvant connaître rien d’autre ». Ceci ne s’obtient évidemment pas par un claquement de doigts et requiert, pour commencer, une critique, dont l’appareil ecclésial, pas plus que le simple fidèle, ne peut s’exonérer, des représentations frauduleuses qui ne peuvent pas ne pas être spontanément les nôtres, puisque nous vivons dans un monde saturé par l’humanisme. Il faut ensuite parvenir à dire, avec les mots de notre temps, des choses qui transcendent infiniment celui-ci.

J’explique dans mon livre que toute représentation de Dieu qui privilégie la dimension purement horizontale, dénuée de toute transcendance, du Dieu chrétien pour faire du Christ, à la limite, un simple homme parmi les hommes, « l’homme parfait » dont parlait Ernest Renan, fait effectivement fausse route. Ceci étant, la représentation opposée, consistant à privilégier le Dieu en majesté et la transcendance au détriment de l’immanence, est tout aussi insatisfaisante.

Ce qui, pour moi, fonde l’originalité, la singularité absolue du christianisme, n’est rien d’autre que la conjonction « et », c’est-à-dire la capacité du dieu chrétien à être à la fois ce qui transcende absolument et en même temps ce qui surgit au creux du quotidien, le Dieu du portail des églises romanes et Celui qui partage le repas des disciples d’Emmaüs. Ce va-et-vient constant entre le ciel et la terre, entre l’ici et le maintenant d’une part, l’éternité de l’autre, fait du dieu chrétien le seul dieu vivant, c’est-à-dire un dieu qui refuse absolument d’être réduit à une représentation, même la plus « éthique », un Dieu qui refuse d’être assigné par l’homme à rester sur Son siège, là-haut, tout là-haut, ou à l’inverse tout en bas.

Deux citations du livre de Laurent Fourquet :

L’humanisme se perçoit comme un mouvement d’émancipation de la raison, rejetant la prétention des Églises, l’Église catholique romaine en particulier, à vouloir régenter la conscience de l’homme et l’organisation politique et sociale des sociétés humaines. Menant le combat de la raison organisatrice contre le « fanatisme » et l’« obscurantisme », il ne saurait, croit-il, conserver en lui la moindre trace de sentiment religieux. Pourtant, plutôt qu’une épopée de la raison, l’humanisme est une forme nouvelle de religion, et la science qui l’explique est donc la théologie et non la philosophie. Cette forme religieuse est toutefois singulière : elle conserve les caractéristiques de la transcendance, mais cette transcendance ne se nomme plus « Dieu » ou, plus exactement, c’est l’humanité qui prend la place de Dieu et devient l’être suprême auquel nous sommes sommés d’obéir.

Dans les pays occidentaux, les chrétiens seront donc, toujours d’avantage, des dissidents ; peut-être même ces dissidents seront-ils surveillés et punis, dans un avenir moins lointain que l’on ne l’imagine. Mais ceci n’est pas grave. Seul ce qui menace la vérité est grave. Les chrétiens se portent toujours mieux, au demeurant, lorsqu’ils assument une stature de dissidents, plutôt que celle de défenseurs sans risque de l’orthodoxie. Peut-être cette stature de dissidents leur délivrera-t-elle définitivement de la tentation de rester en bons termes avec ce monde. Ils retrouveront alors, même s’il faut en passer par l’ostracisme, les moqueries et les humiliations, cette fonction de sel de la terre dont parle l’Évangile et sans laquelle il n’y a ni christianisme ni chrétiens.


[1] P. Dominique Auzenet, charismata.free.fr, 10 juillet 2018

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